Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/362

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Est-ce que tu entends quelque chose au commerce ? Il suffît que je sache ce qu’il me doit. — Elle emmena l’âne sans plus de façon, l’attacha dans l’étable, coupa une forte gaule, ferma la porte derrière elle, et se posant devant l’âne : — Je te tiens aujourd’hui, orgueilleux mendiant ! vagabond ! adultère ! s’écria-t-elle enflammée de colère et de vengeance, tu me serviras maintenant ; à force de coups, je tuerai ta fierté ! Attends ! — Et elle se mit à frapper de toutes ses forces la pauvre bête. Désormais, quand Pennina avait une course à faire, l’âne était toujours attelé ; s’il se montrait têtu comme sont ceux de son espèce, elle le fouettait sans pitié ; fatiguée de le battre, elle le faisait assommer par d’autres ; tout ce qui peut se charger sur un chariot, l’eau, les denrées, les marchandises, était traîné par le malheureux. Dès qu’il s’arrêtait, les Juifs, hommes, femmes et enfans, accouraient pour l’injurier et le frapper. Tout le monde le nommait Baruch, jamais autrement. Cela n’empêchait pas que la malédiction écrite à la porte de son mari ne continuât de peser sur Chaike. Il est vrai qu’on ne l’évitait plus, qu’on daignait môme lui répondre, mais personne n’achetait chez elle, et, lorsqu’il lui arrivait de se plaindre, on l’accablait de moqueries cruelles. En dépit de ses efforts, il semblait impossible qu’elle se relevât, Jainkew étant trop pauvre pour lui venir en aide ; à peine chez M. de Polawski gagnait-elle de quoi vivre au jour le jour. Son frère l’eût aidée volontiers, mais, lorsqu’elle s’adressa timidement à lui, Pennina intervint. — Qu’elle aille mendier, si elle est incapable de gagner quelque chose, ou qu’elle prenne du service. Je ne donne pas aux fainéans.

La pauvre Chaike, après ce refus, sortit de la maison de Jehuda en retenant ses larmes ; dans la cour, elle rencontra l’âne hérissé, meurtri et souillé de boue ; des enfans juifs lui jetaient des pierres. Elle s’arrêta saisie de compassion, et profita de ce que personne ne la regardait pour lui passer les bras autour du cou et le baiser en pleurant. Chaike ne pouvait croire que ce fut là son mari , mais il suffisait que tout le monde s’obstinât à le nommer Baruch pour qu’il lui fît grande pitié.

Puisque personne ne voulait l’aider, elle résolut de s’aider elle-même ; mieux valait cesser d’être honnête que de voir mourir de faim ses enfans. Une voix criait dans sa poitrine : — Tu as le droit de vivre comme les autres ; si l’on te refuse la part que Dieu te destinait, prends-la toi-même, et, si tu es trop faible pour la ravir de force, emploie cette ruse dont la nature a doué la femme la plus chétive. Use de fraude, dupe ceux qui t’oppriment, trompe-les chaque fois que tu le pourras, trompe !

Elle fit taire sa conscience, ne s’attachant qu’à une chose désormais, ne jamais perdre. L’âme de Chaike, son âme des jours ordi-