Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/371

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


creuse ni l’œil terne ; l’argent affluait dans la maison, et Pennina tenait un bel enfant suspendu h son sein d’ivoire. La prophétie du rabbi s’était accomplie ; mais Jehuda ne pouvait oublier tout à fait cependant sa première amante, sa belle voilée, comme il la nommait, la Kabbale, et, quand il entreprenait quelque tournée à travers le pays, son plaisir était d’emmener avec lui le petit Baruch pour lui enseigner ce qu’il cachait désormais aux autres comme un trésor secret gardé par les anges.


IX.


Cependant tout allait de mal en pis pour la pauvre Chaike. Elle ne parvenait pas à payer les marchandises qu’elle avait tant de peine à revendre, et, ses dettes grossissant, elle finit par ne plus pouvoir passer sans rougir devant aucun des magasins qui alimentaient son commerce. Bientôt ils lui refusèrent crédit ; en vain s’évertuait-elle toute la semaine. Certain sabbat vint où elle n’osa rentrer chez elle, n’ayant pas même de quoi éclairer la chambre : que serait un sabbat sans cierges ? — Les enfans l’attendirent en vain. — Sans doute elle est allée loin, dit le jeune Baruch, et elle a dû interrompre son voyage à cause du sabbat.

Les enfans cherchèrent quelque croûte à manger et n’en trouvèrent point. Fermant donc la porte, ils se pressèrent les uns contre les autres dans l’obscurité, et l’aîné se mit à raconter des histoires tirées de l’Écriture jusqu’à ce que les deux plus petits se fussent endormis, l’un soutenant l’autre. Ce fut un triste sabbat. Plus triste encore fut le retour de Chaike. Un clerc asthmatique et un huissier ivre vinrent prendre note de tout ce que renfermaient la maison et la boutique pour enlever jusqu’aux dernières bribes. — Que ferai-je sans marchandises ? criait la petite Chaike. Si vous m’enlevez mes marchandises, autant me jeter à l’eau avec mes enfans.

— Voilà, dit l’huissier, des phrases absurdes.

Jainkew apporta une table et des chaises , mais il ne put prêter de lit, et Chaike dormit sur le plancher avec ses enfans. Quand le vieux soldat eut donné un peu d’eau-de-vie à la famille de son ancien camarade, ses moyens de consolation furent épuisés.

Chaike se glissa le long des murs le lendemain, frappant à toutes les portes et demandant du travail, mais aucun Juif ne voulait recevoir la femme d’un maudit ; elle continua son chemin et arriva dans une rue habitée par les chrétiens ; ses enfans avaient faim, fallait-il mendier ? INon, elle eût préféré mourir. Voler alors ? Justement Chaike se trouvait devant une boulangerie, l’odeur des pains frais flattait son odorat, et le boulanger tournait le dos en causant au