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X.


Lorsque Lubine rentra chez elle, son mari était déjà de retour ; elle fut donc forcée de lui avouer qu’elle avait entrepris comme tant d’autres le pèlerinage de Sadagora. M. de Polawski, dont elle avait redouté le jnécon lentement, ne fit, contre son attente, aucune observation. 11 se promenait à grands pas par la chambre ; enfin il prit avec tendresse la main de sa jeune femme : — Je ne veux pas, dit-il, — et c’était le meilleur de son cœur qui parlait, — je ne veux pas que tu sois punie d’une faute qui est mienne. Mon tort a été grand de te demander en mariage : s’il a une excuse cependant, cherche-la dans mon amour pour toi ; mais tu ne m’aimes pas, Lubine, je le sais, tu n’es pas heureuse, autrement je n’aurais pas vu presque chaque jour tes yeux baignés de larmes, autrement tu ne serais pas allée à Sadagora. Aussi te rendrai-je ta liberté ; c’est, Dieu merci, en mon pouvoir. Séparons-nous de bonne amitié.

Lubine regarda longtemps son mari dans une surprise silencieuse. — Tu veux que je te quitte, balbutia-t-elle enfin, et pour toujours ?

— Pour toujours, répéta son mari avec le plus triste sourire.

— C’est donc que tu ne m’aimes plus ?…

— Non, Lubine, c’est parce que je t’aime plus que moi-même, plus que mon bonheur, plus que ma vie, et que je veux tout sacrifier pour te voir satisfaite de ton sort.

— En ce cas, je ne te quitterai pas ! s’écria la jeune femme ; je ne le pourrais, car je t’aime… Je sais aujourd’hui pour la première fois avec quelle force !

Elle se jeta sur ce cœur fidèle et dévoué, pleurant et riant, à demi folle, et les bras de M. de Polawsky se refermèrent sur elle, pour toujours cette fois.

Plus d’un an s’était écoulé depuis le pèlerinage, quand une belle et heureuse femme reparut à Sadagora portant sur le bras son premier-né, qui, loin de s’effrayer de la longue barbe blanche du rabbi aux miracles, lui tendit en souriant ses petites mains, et l’ascète le bénit. Sa prédiction s’était réalisée pour Mme de Polawsky ; mais pour la pauvre Chaike l’éclat du soleil levant se fit longtemps attendre. En revenant de leur voyage, sa noble protectrice lui avait bien donné deux beaux ducats tout neufs ; ce n’était pourtant pas encore le soleil, tout au plus un petit rayon qui s’égara dans la pauvre demeure pour s’éteindre vite. Elle acheta de quoi nourrir ses enfans et des cierges en vue du sabbat qui allait venir. — Ensuite il faudra nous séparer, dit-elle aux trois petits. Je n’ai plus