Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/383

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— Je ne demanderais pas mieux pour ma part, répondit Salomon avec une dignité dont il n’eut garde de se départir tant que Feiglstock put l’apercevoir ; mais, ayant gagné le coin de la rue, il reprit ses allures ordinaires et, se cramponnant au bras de Chaike : — Mes dix florins, vite ! bégaya-t-il avec une avidité fiévreuse.

— Dix ?… tu avais dit cinq.

— Je veux mourir à l’instant, si nous ne sommes pas toujours convenus de dix.

— Veux-tu ruiner une pauvre femme ? N’as-tu pas de conscience ?

Le calme de Chaike lui imposa : — Je me contenterai de cinq, mais nous étions convenus de dix.

Chaike lui remit l’argent en le remerciant. Il ne cessait de répéter : — J’avais pourtant demandé dix florins, dix… — Et ils se séparèrent.

Chaike alla s’approvisionner chez un marchand chrétien qui la connaissait, et son cœur s’épanouit devant toutes ses emplettes. Elle en fit un gros paquet, l’enveloppa soigneusement comme on emmaillotte un enfant, le chargea sur son dos et quitta ainsi la ville. Salomon, qui demeurait à Tulawa, l’avait quittée pour prendre une autre direction.

Chaike ployait donc sous le fardeau qu’il lui fallait porter seule, mais elle ne le trouvait pas lourd, elle pensait à tout autre chose, à ses en fans, dont elle ne serait pas forcée de se séparer, à son mari, qui devait revenir selon la promesse d’Élie, et elle avançait vite sans essuyer la sueur qui ruisselait de son front. Chaque fois qu’il lui arrivait de faire halte pour reprendre haleine, elle hâtait le pas ensuite, car il lui fallait être rentrée avant le coucher du soleil.

Vers le soir, de sombres nuages s’amassèrent. Chaike marchait toujours sans se soucier du tonnerre ni des éclairs qui déchiraient la voûte noire au-dessus d’elle. Les cataractes du ciel s’ouvrirent soudain ; ce n’était pas de la pluie, c’était une averse qui eut vite inondé tout le chemin en le rendant impraticable.

La pauvre Chaike ne pouvait plus ni avancer ni reculer ; elle regardait autour d’elle, éperdue, sans apercevoir une maison ou seulement un hangar où elle pût abriter son paquet, car pour son pauvre corps elle n’y songeait guère. Ses marchandises, voilà tout ce qu’il importait de sauver. Enfin un éclair sillonnant l’obscurité lui montra un petit pont de bois arrondi au-dessus d’un ruisseau à peu de distance. Ceci lui rendit des forces ; elle se mit à courir et l’atteignit heureusement. La voici sous le pont, abritée contre l’orage, mais avec de l’eau jusqu’à mi-jambes.

Le ruisseau grossissait de plus en plus ; n’importe, elle respirait