Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/386

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Vous parlez de honte ? Ne m’y avez-vous pas conduite ? M’avez-vous jamais secourue ? Qu’elle retombe sur vous, cette honte, avec toutes les malédictions que vous avez prononcées contre moi !

Les deux Rosenstock reculèrent presque intimidés ; au milieu des injures et des coups qu’on lui prodiguait de tous côtés, Chaike atteignit la maison du rabbin. — Me voilà, s’écria-t-elle, se posant devant lui, condamnez, punissez-moi, mais jugez par la même occasion ceux qui, étant de mon sang, m’ont abandonnée aux périls de la pauvreté, au froid, à la faim et au désespoir !

— Il n’y a que toi qui sois en cause, dit le rabbin.

Pendant quelque temps, personne n’entendit rien qu’un murmure confus, car la foule s’efforçait de faire irruption dans la salle, on eût dit l’assaut d’une ville assiégée. Bientôt il n’y eut plus le plus petit coin vide ; les moins agiles ou les moins vigoureux, refoulés au dehors, se dressaient sur la pointe du pied, regardant par-dessus la tête des autres.

Je sais de quoi l’on m’accuse, commença Chaike, qui avait recouvré son intrépidité. J’ai trompé cet homme, je l’avoue, c’est vrai ; mais il est vrai aussi que mon mari m’a abandonnée avec trois enfans, que personne ne m’a tendu la main, ni mon frère, ni ma belle-sœur, ni les autres parens qui sont riches, tandis que je suis pauvre. Ce sont tous d’honnêtes gens, tous, car ils ont de l’argent ; pourquoi seraient-ils malhonnêtes, n’y étant pas forcés pour vivre ? Quant à celui qui n’a rien, et qui malgré ses efforts reste pauvre, il ne vaut pas la peine, je vous le déclare, que l’on crache sur lui. Tuez-nous donc ! Salomon l’a dit : « Le riche règne sur le pauvre, et celui qui emprunte est l’esclave de celui qui prête. » Quiconque ne possède rien n’a pas le droit d’être au monde ! À vous l’argent, la probité, la considération et toutes les jouissances. À nous autres que reste-t-il ? Le dénûment. Il nous faut être honnêtes sous nos guenilles, les cris de nos enfans affamés dans l’oreille, tandis que votre vertu s’enveloppe de soie et de velours. Je suis coupable, mais quiconque jette une pierre aux coupables de ma sorte verra cette pierre retomber sur lui. Fallait-il donc mourir dans la rue ? J’ai préféré prendre le superflu du riche, quitte à rendre ensuite sept fois autant. Ce que j’ai fait, je l’ai fait parce que j’y ai été autorisée dans la nuit de Hasara-Raba, parce que le saint homme de Sadagora m’a prédit que le soleil brillerait sur moi, et parce que le prophète Élie est venu le soir du sabbat me promettre que mon mari et le bonheur avec lui allaient rentrer dans ma maison. J’ai voulu vivre pour attendre cela. Voilà tout, je ne dirai pas un mot de plus.

— Écoutez ! criaient les Juifs. C’est nous qu’elle accuse et qu’elle menace !