Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/387

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— Le prophète Élie est venu clans sa maison, fit en ricanant Pennina ; comme elle sait mentir, la fourbe !

— Il est venu ! s’écria Chaike ; que je meure s’il n’est pas venu ! et, si je dis la vérité, qu’il apparaisse pour porter témoignage en ma faveur !

Elle parlait avec tant de conviction que tous les assistans regardèrent malgré eux du côté de la porte, où il y avait au moment même un certain tumulte, et l’on vit un vieillard, le bâton à la main, écarter la foule pour s’approcher de Chaike. Celle-ci serait tombée, si le nouveau-venu ne l’eût saisie par le bras.

— Pourquoi persécutez-vous cette pauvre âme ? demanda-t-il, Dieu m’envoie pour la défendre.

— Qui es-tu ? demanda le rabbin stupéfait. Il tira de sa robe un vieux livre tout jaune : — Le connais-tu ? Alors tu sais aussi qui je suis.

Le rabbin ne jeta qu’un regard sur le livre, puis il se leva et baisa la robe du vieillard avec vénération : — Comment oserais-je juger, dit-il, quand il y a ici quelqu’un de plus grand que moi ? Prends ma place, envoyé de Dieu, et prononce sur cette femme au nom du Seigneur.

Quelque serrés que fussent les Juifs, ils reculèrent tous respectueusement. — Chacun doit être jugé selon ses œuvres, fit le vieillard, mais il n’y a que le pécheur qui méprise son prochain ; béni soit au contraire celui qui a pitié des misérables, car quiconque fait violence aux petits blasphème son créateur, tandis que l’homme compatissant honore Dieu. Le juste tombe sept fois par jour et se relève pourtant, l’impie périt dans le malheur. Vous accusez cette femme d’avoir péché, vous la maudissez pour cela ; mais moi, je vous le dis, la malédiction imméritée s’envole comme l’hirondelle et sans porter préjudice. Cette femme a fait le mal par votre faute, car vous l’avez abandonnée, méprisée, raillée. Le mal qu’elle a fait retombera sur vous dix fois, cent fois…

La foule reculait de plus en plus ; chacun regardait son voisin craintif et confus. En ce moment, Feiglstock expia tous les péchés de sa vie. — Je retire ma plainte, dit-il, le front couvert d’une sueur froide, et je consens à perdre mon argent.

— Qui te demande cela ? Tu seras payé. Le mari de cette femme acquitteia sa dette. Je le vois, avec l’œil de mon âme, entrer en ce lieu même.

Les lévites et les caftans serrés les uns contre les autres se mirent à ondoyer comme la mer ; en bas on entendit des cris retentir :

— Il vient ! il vient !

Chaike poussa un cri plus vibrant que les autres et qui fit tressaillir tous les cœurs.