Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/388

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Son mari se tenait debout au milieu du passage qui s’était formé devant lui, richement vêtu, les bras ouverts. Chaike courut s’y jeter, mais d’abord tomba sur les deux genoux. — Mon maître ! voilà tout ce qui sortit de sa poitrine oppressée.

— Ma femme ! s’écria Baruch, ma pauvre femme ! — Tandis qu’il la pressait contre lui en laissant tomber des larmes brûlantes sur son front humilié, tout le monde s’effrayait de l’apparition ; Pennina surtout, les yeux fixes, semblait changée en statue. — Que vient faire chez nous cet être exécré ? s’écria-t-elle enfin. A-t-on déjà oublié ses iniquités ?

— Elles sont oubliées et pardonnées, lui répondit le vieillard ; cet homme que tu vois n’est plus l’homme que vous avez tous connu ; je l’atteste, moi qui fus témoin de son expiation, moi qui l’ai vu à Jérusalem.

Baruch demanda tranquillement : — Quelle est la dette ?

— Elle est de cent florins.

Baruch déposa les cent florins sur la table, puis il compta de iiouveau cent florins pour les pauvres.

— D’où viens-tu ? demanda le rabbin étonné.

— Je viens de terre-sainte, j’y ai fait pénitence, et le Seigneur m’a reçu de nouveau dans sa miséricorde, il m’a comblé de toute sorte de dons ; il m’a donné le pouvoir de lire les péchés sur le front de chacun.

— Il est temps de partir, murmurèrent entre eux plusieurs Juifs.

— Restez ! s’écria Baruch, j’ai encore quelque chose à vous dire. — Il s’adossa contre la porte. — Vous avez abandonné ma femme dans le malheur, vous avez dénoncé sa chute. Le deviez-vous en conscience ? Qui donc parmi vous est sans faiblesse ? Je lis sur vos fronts, dans les caractères que Dieu m’a permis de déchiffrer, qu’il ne faut pas accuser autrui, si l’on ne veut être accusé soi-même. — Il arrêta par le bras un homme qui cherchait à s’esquiver. — Toi par exemple, mesure désormais avec une autre aune que celle dont tu t’es servi jusqu’ici et pèse avec un autre poids, puisqu’il est encore temps de sauver ton âme, toi, coquin, qui falsifies tout jce qui passe par tes mains ! Et toi, continua-t-il, prenant un autre Juif au collet, misérable receleur, cesse d’acheter du bien volé ; la gueule de l’enfer s’ouvre déjà pour t’engloutir !

— Nous te croyons ! crièrent plusieurs autres, nous sommes tous pécheurs, et nous connaissons nos torts comme tu les connais toi-même. Pourquoi insister davantage ?

Pennina voulut profiter de cette interruption pour sortir ; mais Barwch mit la main sur son épaule. — Laisse-moi passer, s’écriat-elle, toujours arrogante.

— Toi moins que personne, adultère, voleuse !