Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/389

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— Voleuse ? répéta Pennina.

— Crois-tu que je ne lise pas sur ton beau front comme sur tous les autres ? Tu as volé un âne qui m’appartient, M. Kalinoski me l’ayant donné le jour même de mon départ pour Jérusalem.

— C’est vrai, elle a pris l’âne, s’écria le chœur, espérant ainsi trouver grâce devant le terrible repenti.

— J’ai des témoins, tu l’entends, des témoins de ton vol, et c’est à la justice impériale que je m’adresserai.

Pennina suffoquait. — Je te le rendrai, ton âne, et je t’offre un dédommagement. Que te faut-il de plus ?

— Ce qu’il me faut ? repartit Baruch avec un calme ironique, que tu sois humiliée à ton tour, beauté orgueilleuse et impitoyable. Tu iras en justice, car l’argent n’est rien pour toi, pas plus que pour moi-même. Je veux te voir huée, avilie ; je veux te voir en prison.

— Veux-tu me perdre ? balbutia Pennina en levant sur lui un regard auquel nul n’avait jamais résisté.

— Oui, je le veux.

— Pardonne-lui, Baruch, pour l’amour de moi ! supplia la petite Chaike.

— C’est à cause de toi qu’elle doit être écrasée ; cependant, dit-il après une pause, puisque tu demandes sa grâce, je ne m’adresserai pas aux tribunaux. — Se tournant vers sa belle-sœur : — Remercie-la vite à genoux, en lui baisant les pieds, entends-tu, vipère ?

La superbe regarda Baruch d’abord, puis la petite Chaike ; enfin tremblant de tout son corps, pâle comme une morte, elle toucha de ses lèvres décolorées les pieds de cette dernière. Ce fut avec effort qu’elle se releva pour gagner la porte en chancelant. On s’aperçut alors que le vieillard avait disparu. — Oui donc a vu partir le prophète Élie ? s’écria Chaike.

— J’étais debout devant la porte, il n’aurait pu passer, fit Baruch surpris.

— Il est monté au ciel dans un char de feu, s’écria Jainkew Maimon, le brave cabaretier. Je l’ai vu de mes yeux !

Comme les enfans groupés sur le seuil de la boutique attendaient leur mère avec inquiétude, deux personnes parurent au bout de la rue, suivies d’une autre qui conduisait un âne par une corde. L’homme qui marchait devant étendit les bras. — Mon Dieu ! c’est le père ! s’écria l’aîné des garçons se suspendant à son cou. — Israël et Esterka, qui ne le reconnaissaient point, se laissèrent embrasser d’un air honteux. Bientôt ils furent tous assis à tai)le, où les rejoignit le cabaretier après avoir installé l’âne dans l’étable. Personne ne parlait, le bonheur rend silencieux aussi bien que le deuil ; ils se re-