Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/390

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gardaient en revanche. Baruch était émerveillé de la beauté de ses enfans. La figure de la petite Chaike elle-même brillait comme une lampe du sabbat. Elle éprouvait la vérité de cette sentence de Salomon : « avant d’atteindre aux honneurs, il faut souffrir. »

Enfin Janikew, se caressant la barbe : — Camarade, tu as une digne femme, une perle, et si je te le dis, c’est la vérité, car je ne suis pas un plat gueux comme les autres.

— Non, tu n’es pas un gueux, répliqua Baruch, tu es mon ami, et je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour les miens ; je bâtirai ici une grande auberge, et tu seras l’aubergiste.

— Avec quoi donc bâtiras-tu ?

— Avec quoi ? — et Baruch mit fièrement les mains sur ses hanches, — avec mon argent ; oui, étonnez-vous : je ne suis pas seulement devenu sage, je reviens riche. Dieu soit loué ! il y a eu trop de misère et de chagrin dans cette maison ! Désormais le bonheur et l’abondance l’habiteront pour toujours. Je le répète, je bâtirai une auberge, camarade, non pas dans la ville où sont les Juifs, mais à cette place même. Dans un an ou deux, le chemin de fer y passera et nous ferons de bonnes affaires. Tu ne manqueras de rien, Jainkew, et j’aurai une maison de commerce pour moi et pour mes enfans ; je fonderai un hôpital et un refuge pour les pauvres où tout le monde sera reçu, juif, chrétien ou musulman, car j’ai vu à Jérusalem que les fils d’Ismaël valaient souvent mieux que nous.

— Mais moi, Baruch, interrompit Chaike timidement, tu ne parles pas de moi : que ferai-je donc ?

— Tu as eu assez de peine dans ta pauvre vie, bonne âme ; tu seras mon épouse chérie et la mère vénérée de ceux-ci, voilà tout ce que tu dois être et tout ce que peut être la meilleure d’entre les femmes. Je veux te parer de perles et de diamans, étaler des tapis sous tes pieds, et te rendre heureuse enfin.

— La nuit de Hasara-Raba n’a donc pas menti, murmura Chaike en souriant à travers ses larmes.

Ils restèrent quelque temps encore assis l’un auprès de l’autre, muets et ravis. Dehors un vieillard, appuyé sur son bâton, les regardait en souriant par la fenêtre éclairée.

Et les Juifs se demandèrent : — Pourquoi donc avons-nous battu ce pauvre âne ?

Sacher-Masoch.
(Traduit par M. Th. Bentzon.)