Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/534

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


panique générale dominait tous les esprits, surtout parmi les populations pastorales de ces hautes régions. Les nouvelles les plus désastreuses nous étaient parvenues de la vallée de l’Ariège et des montagnes voisines. Nous savions que le village de Verdun avait été emporté par une avalanche d’eau dans la nuit du 22 au 23, que plusieurs centaines de têtes de bétail avaient péri, que le berger avait quelquefois disparu. Nos lecteurs n’ignorent pas que, dans les Pyrénées comme dans les Alpes, tous les hauts plateaux et toutes les hautes gorges sont occupées pendant l’été par de nombreux troupeaux. Ils viennent s’installer après la première fonte de neige, lorsque le sol commence à se couvrir de pâturages, et redescendent dans la plaine à l’approche des froids, c’est-à-dire dans les premiers jours d’octobre. La population pastorale de ces montagnes n’a pas d’autre industrie. Le berger se construit un gourbi de pierre rappelant la hutte celtique telle qu’on la trouve décrite dans les Commentaires de César. Il passe l’été à engraisser ses troupeaux et à faire des fromages. La culture du blé étant impossible sur les pentes abruptes de ces hautes régions, d’ailleurs trop froides, c’est sur le profit qu’ils retirent du bétail et sur la récolte d’un peu de pommes de terre et de maïs que comptent leurs familles pour passer l’hiver. Que ces petites ressources viennent à manquer, et la famine est en perspective. C’était ici le cas. Le froid ramenant la neige sur la montagne, les pâturages avaient tout à coup disparu, et beaucoup d’animaux étaient morts de faim. Un grand nombre d’autres avaient été entraînés par les eaux. Les gaves devenus torrens étaient sortis généralement de leurs lits, ensablant, souvent même ravinant les prairies qu’ils traversent, emportant les meules de foin dans celles qui avaient été fauchées. L’herbe allait donc manquer cette année ; dès lors impossible de nourrir les bestiaux à l’étable et nécessité de les vendre à vil prix. Dans une telle situation, d’où tirer l’argent que réclamerait l’achat du grain de la plaine ? car la persistance du mauvais temps laissait entrevoir qu’on ne devait pas compter cette année sur la récolte des pommes de terre. Les imaginations allaient vite sur ce terrain. Ne connaissant pas encore les limites précises des inondations, n’ayant aucune idée de la promptitude avec laquelle les chemins de fer et les bateaux à vapeur rétablissent l’équilibre du marché des céréales dès que celles-ci viennent à manquer sur un point, ces pauvres gens se voyaient déjà sans provisions d’aucune sorte. Ceux qui avaient quelques grains refusaient de les livrer, même avec une notable augmentation de prix. Témoins de cette panique, les boulangers prirent peur à leur tour et demandèrent 2 francs du pain qui se payait la veille 1 fr. 30 cent. Hâtons-nous d’ajouter que les municipalités, plus intelligentes que le reste de la population, firent