Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/684

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pantalon, que surmontait pour tout vêtement une chemise de flanelle au col défait, découvrant une poitrine hâlée. Autour d’une ceinture de cuir serrée à la taille plus d’un avait mis en évidence son revolver. Ils causaient très haut, se passaient fraternellement de l’un à l’autre, à instans rapprochés, un bidon de whisky. Très tard ils s’endormirent et bientôt ronflèrent bruyamment. Où allaient-ils ? Comme nous aux mines de pétrole, à Oil-City, la ville de l’huile, où nous fûmes charmés de les perdre au matin.

Les compagnons de route dont le ciel venait de nous débarrasser si fort à propos étaient les derniers représentans de ces aventuriers de toute espèce, si nombreux aux premiers temps de la Pétrolie, et qui apportèrent là tant de germes de désordre. Aujourd’hui toute trace d’agitation a disparu de ces parages, et l’exploitation du pétrole s’est d’ailleurs cantonnée plus au sud, Oil-City, Titusville, Tidioute, Pithole, Franklin, Pleasantville, Parkers, nombre d’autres centres industriels naguère si turbulens, sont devenus des lieux relativement paisibles. Plus d’une de ces importantes cités est passée du reste par des alternatives inouïes, quelquefois subites, de prospérité et de décadence, et Pithole, la ville-champignon, poussée en un jour, Pithole, qui a eu ses hôtels, son théâtre, ses journaux, ses églises, Pithole, née d’hier, qui a fait un moment tant de bruit, a été si populeuse, si remuante, est déjà, une ville fossile. Elle a perdu tous ses habitans, et si quelque Pitholien lui est né, cet honorable citoyen aura un jour quelque peiné à retrouver sa ville natale. Qu’on ne croie pas que pour cela le pétrole ait disparu ; il a seulement changé de place. Les gîtes naguère si productifs se sont peu à peu épuisés, mais on en trouve chaque jour de nouveaux, et plus fertiles encore. La production de l’huile a augmenté dans des proportions auxquelles les plus enthousiastes étaient loin de s’attendre. Elle a triplé en six ans, de 1867 à 1873, et atteignait alors 10 millions de barils, de près de 200 litres chacun. Cet énorme volume d’huile était fourni par 4,250 puits, dont quelques-uns donnent jusqu’à 1,200 barils par jour. Au prix de 8 francs le baril, prix dérisoire, puisqu’on l’a payé jusqu’à 35, c’est encore 10,000 francs de revenu quotidien, presque sans bourse délier ; le puits une fois foré, les frais sont nuls. En 1874, allant de Meadville (nord de la Pensylvanie) dans la région actuelle de l’huile, je constatais une nouvelle activité dans l’exploitation et la découverte des sources, et, je dois le dire, un nouveau progrès dans la vie sociale de ces districts. Comme dans la Californie, qui fut, elle aussi, si troublée, tout y était peu à peu rentré dans l’ordre normal.

C’est ainsi que vont d’ordinaire les choses dans les régions minières aux États-Unis. Le pays des sources de pétrole, sauvage et accidenté, au début presque inaccessible, la vie étrange qu’on y