Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/753

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ou le désir de se bien renseigner à bonne source lui amène quelques individus. Si ceux qui se présentent sont jeunes et vigoureux, il déploie aussitôt toute son éloquence, énumère les avantages de la campagne, glisse sur les dangers et les fatigues, fait sonner l’or, appuie ses discours de nombreuses rasades de cidre et d’eau-de-vie, dont les vapeurs capiteuses finissent toujours par entraîner le paysan, déjà fort ébranlé par la faconde de son interlocuteur.

L’engagement est signé, le laboureur est devenu marin, et, comme en définitive toutes les promesses qui lui ont été faites seront scrupuleusement tenues, comme, à moins de circonstances exceptionnellement défavorables, il reviendra au logis en septembre avec un bénéfice net de 400 à 500 francs, on n’aura pas l’année suivante la peine de l’embaucher de nouveau. Lui-même viendra spontanément se proposer, amenant avec lui ceux de ses compatriotes que son exemple aura décidés. Du jour où il a accepté l’engagement pour la pêche, il est devenu inscrit maritime. Quelques voyages en Islande feront de lui un bon matelot ; puis le moment viendra où, levé pour le service, il sera dirigé sur la division des équipages de la flotte de Cherbourg ou de Brest. Alors commencera son éducation militaire : une campagne à bord d’un bâtiment de l’état achèvera de le former, — après quoi il pourra reprendre ses travaux agricoles en hiver et ses voyages à la pêche en été. Dès lors, rompu à la pratique de la vie maritime, comme aux devoirs de la vie militaire, familiarisé avec les privations et les dangers, il montrera, le cas échéant, l’esprit de discipline, la bravoure, toutes les vertus guerrières dont notre armée de mer a donné tant de preuves, et ce laboureur, ce pêcheur de morues, saura se transformer à l’appel de la patrie en héroïque soldat.

On emploie pour la pêche d’Islande des bâtimens de plusieurs sortes : lougres, cotres, goélettes, bricks-goëlettes, dont le tonnage moyen varié de 60 à 150 tonneaux. Ces navires, auxquels un équipage de 4 ou 5 matelots suffît pour le cabotage ordinaire, sont installés de façon à pouvoir loger à peu près ce nombre restreint d’hommes ; mais, lorsque l’effectif est triplé par l’augmentation du personnel nécessaire à la campagne de pêche, les aménagemens deviennent naturellement insuffisans. On ne les modifie cependant pas. Dans le réduit étroit et malpropre, situé a l’arrière du navire, que l’on appelle la chambre, se trouvent trois ou quatre couchettes superposées, sorte de tiroirs dans la muraille intérieure du navire, dont l’un est la propriété exclusive du capitaine. C’est le privilège de celui-ci de posséder à lui seul son propre lit. Les hommes étant répartis en trois séries ou bordées dont l’une repose, tandis que les deux autres sont à la pêche, les couchettes disponibles de la chambre