Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/181

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jour les noms de Roucher et d’André Chénier furent ajoutés aux listes déjà dressées par les délateurs. Cette intervention personnelle d’Herman est digne d’être notée au passage : elle révèle un mot d’ordre qu’on exécute. Ce qui nous frappe également dans ce supplément de liste réclamé par Herman, c’est la note étrange qui accompagne le nom d’André. On l’accuse « d’avoir recelé les papiers de l’ambassadeur d’Espagne et de les avoir soustraits aux recherches du comité de sûreté générale. » Il s’agissait sans doute, comme on nous le dit, de correspondances échangées entre certains membres du parti constitutionnel et le chevalier d’Ocariz, le chargé d’affaires d’Espagne, qui, au nom de son pays, était intervenu auprès de la convention en faveur de Louis XVI. — Mais la note sur cette correspondance secrète avec un ministre étranger, d’où pouvait-elle provenir, sinon du bureau des relations extérieures, et qui dirigeait alors cette partie de l’administration ? Le nom de Barère, ici encore, s’offre naturellement à la pensée.

Quel singulier mélange d’accusations disparates sur ces listes dressées par les dénonciateurs, et dont le titre général mérite d’être retenu : « noms des détenus que nous croyons en notre âme et conscience être ennemis du peuple et ne pas aimer le gouvernement actuel de la république française. » Suivent des noms de prêtres, de nobles, de magistrats, de femmes en très grand nombre, en tout quatre-vingt-deux personnes vouées à la mort, leur existence étant devenue du jour au lendemain un danger public. Voit-on d’ici Robespierre, Couthon, Collot-d’Herbois et les autres, dans leur salle du conseil, derrière un rempart de cent mille baïonnettes patriotes, tremblant à la pensée que Roucher, André, les frères Trudaine, vont s’évader de Saint-Lazare, et, comme disent les rapports de police, procéder au massacre des patriotes, à l’égorgement de la convention et à la ruine de la liberté ! C’était une plaisanterie sinistre pour tous les accusés ; mais elle était particulièrement féroce à l’égard de quelques vieillards, de deux femmes surtout qui furent de la première fournée de Saint-Lazare, l’abbesse de Montmartre, âgée de soixante-douze ans, et Mlle de Meursin, atteinte d’une paralysie aux jambes. « J’ai vu, disait Sirey, j’ai vu ces deux victimes descendre du tribunal pour aller à l’échafaud ; on portait l’une, on traînait l’autre. » Ce fut le 2 thermidor, à la dernière visite de Lanne à Saint-Lazare, que la liste générale fut arrêtée, puis remise à la commission de police qui l’adressa selon la règle au comité de salut public.

Nous sommes au 4 thermidor. Ici se place une tradition de famille très touchante, très vraisemblable à notre sens, à laquelle nous ne faisons pour notre compte aucune difficulté d’ajouter foi.