Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/186

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commission populaire un double de ces listes pour avoir des renseignemens sur les personnes qui y étaient portées ; en même temps il fit demander aux employés du greffe les dossiers relatifs aux prévenus. Il paraît démontré qu’il n’y en avait pas au nom d’André, sans doute parce qu’il avait été arrêté sans mandat et détenu par simple mesure de sûreté générale. On ne trouva au nom de Chénier que le dossier 2290, qui était celui de Sauveur ; on l’envoya par mégarde à l’accusateur public, qui, sans en prendre autrement de souci, y puisa les faits relatifs à Sauveur et les amalgama d’une façon telle quelle avec les renseignemens transmis par la commission populaire. — Quand l’acte d’accusation fut communiqué à André, il réclama contre les qualifications qu’on lui donnait à tort. Averti de cette réclamation, Fouquier-Tinville se contenta de rayer sur l’acte d’accusation collectif tout ce qui concernait Sauveur Chénier, sans se préoccuper davantage de l’identité du prévenu. Il savait bien qu’il ne se trompait pas sur la personne ; il savait par les communications verbales du comité que c’était André Chénier que l’on voulait, lui seul qui était le vrai coupable, désigné pour le tribunal, marqué pour la mort.

Le lendemain 7 thermidor, à neuf heures du matin, les vingt-six accusés montèrent sur les gradins, dans la salle de la Liberté, au Palais de Justice. Ce jour-là Coffinhal présidait ; de Liendon portait la parole au nom de l’accusation. Il y avait, selon la règle établie, trois juges et neuf jurés de jugement. On entendit comme témoins le fameux Manini, le serrurier Coquery, Degrouettes, homme de loi, détenu à Saint-Lazare. Les débats ne furent pas longs. On sait que la loi de prairial avait supprimé le droit de défense : la conscience des jurés patriotes suffisait pour faire la lumière, et la seule peine était la mort. Pour simplifier encore les formalités, on avait imaginé de dresser d’avance, sur un imprimé, le procès-verbal de la séance ; on avait même rédigé d’avance le jugement. Le procès-verbal que l’on a conservé reproduit l’erreur relative à André Chénier, « ex-adjudant-général, » et n’a pas même été modifié, ce qui prouve bien la manière dont les choses se passaient, puisque ce n’est pas à l’audience même, sur la réponse d’André Chénier, que cette qualification fausse a pu lui être donnée ; mais sur la minute du jugement, séance tenante, le président a biffé trente lignes. — C’est ce même président Coffinhal qui, deux mois auparavant, avait fait la réponse si connue à Lavoisier en le condamnant à mort. comme celui-ci lui demandait un délai de quinze jours avant de mourir pour achever une expérience utile à la république, Coffinhal, blessé dans son orgueil de patriote, s’écria fièrement que la république n’avait pas besoin de chimistes. Elle n’avait pas besoin