Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/210

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Encore un coup, en croirons-nous M. Wuttke ? Admettrons-nous, sur son témoignage, que beaucoup de journalistes allemands trafiquent de leurs convictions, se donnent au plus offrant, louent qui les solde et réservent leurs inexorables rigueurs pour les fiertés obstinées qui refusent de subir leurs conditions ? Admettrons-nous que dans l’Allemagne de l’an de grâce 1875 il existe nombre.de journaux dont les rédacteurs se sont fait une règle de refuser impitoyablement toute communication que n’accompagne pas une lettre chargée ? Admettrons-nous qu’habiles à extorquer des annonces, il arrive souvent aux propriétaires de ces journaux d’écrire à tel négociant, au chef de telle entreprise industrielle qui oublie de se recommander à leur bienveillance : « Monsieur, nous ne savons comment il se fait que votre annonce ne nous soit point parvenue, nous l’attendons, veuillez au plus tôt vous mettre en règle ? » Croirons-nous qu’une administration de chemin de fer, n’ayant fait insérer que dans deux ou trois feuilles de Vienne le compte-rendu de sa séance générale, eut la surprise de le voir reproduire par vingt autres feuilles, lesquelles lui envoyèrent le lendemain un mémoire d’apothicaire qu’elle s’empressa d’acquitter, certaine d’être égorgée, si elle ne s’exécutait de bonne grâce ? Est-il certain qu’un journaliste ayant dit à M. Wuttke qu’il mettait de côté les honoraires qu’il touchait pour ses articles, M. Wuttke lui demanda où il prenait de quoi pourvoir à la subsistance de sa famille, et que le journaliste lui répondit, étonné de son étonnement : « Eh ! parbleu, des pots-de-vin que je reçois, et sans lesquels je n’écrirais pas ? » Est-il vrai que le directeur d’un grand journal, lorsqu’il partait pour un voyage, donnait à son remplaçant la consigne suivante : « N’insérez pas un mot qui ne soit de rapport ? » Est-il vrai qu’un autre directeur répliqua un jour à un négociant qui se plaignait qu’on le tondît de trop près : « Que voulez-vous ? un bureau de rédaction est une boutique où se vend la publicité ? » Est-il vrai enfin qu’un troisième directeur se soit jamais exprimé en ces termes : « Nous sommes, nous autres, des courtisanes ; qui tient à nos faveurs doit les payer ? »

Que de pareilles choses se disent et se fassent dans notre grande Babylone, en vérité nous n’en serions pas trop surpris ; mais en Allemagne, parmi les descendans d’Arminius et du docteur Jahn ! non, M. Wuttke ne triomphera jamais de notre incrédulité, et cependant il peut invoquer le témoignage d’un écrivain sérieux, M. Sacher-Masoch, aujourd’hui bien connu chez nous, et qui, après avoir collaboré à plusieurs journaux autrichiens, a publié un livre intéressant « sur la valeur de la critique. » Rêvons-nous ? sommes-nous éveillés ? M. Sacher-Masoch a écrit ce qui suit : « Quand le propriétaire d’un journal a noué des relations lucratives avec une banque, il ne se contente pas de mettre son journal à sa disposition dans tout ce qui concerne les questions