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LE MARIAGE


DE VALÉRIEN KOCHANSRI


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I.

C'était un vrai ménage polonais que la seigneurie de Baratine, avec ses bâtimens de ferme aux toits croulans, déjetés par la bourrasque, son petit château élevé d'un seul étage et dont les vitres cassées, retenues par des papiers de toutes couleurs, rendaient à chaque coup de vent une musique bizarre, sa cour infectée par une mare noire d'où les canards devaient sortir teints plutôt que lavés, ses étables mal tenues, ses chambres tapissées de toiles d'araignée, ses meubles poudreux, ses tentures flétries et son jardin, où les colimaçons se traînaient en paix sur la mauvaise herbe des allées, au milieu de dahlias et d'asters, d'orties et de plantain, familièrement confondus. Le pigeonnier logeait des moineaux, et les souris se livraient à des courses folles dans les divers appartemens qui leur étaient abandonnés. Cependant le propriétaire Valérien Kochanski, chaussé de bottes en maroquin jaune, vêtu d'une robe de chambre de velours vert en loques, le bonnet carré sur la tête, sa longue pipe turque à couvercle grillé entre ses dents blanches, savourait avec complaisance le café matinal, un journal ouvert auprès de lui, tandis que le vieux Basile s'évertuait à brosser l'habit de son maître, accroché à une statue de Flore en plâtre. Outre ces deux personnages, il y avait encore là un chien de chasse endormi sous le grand poêle.

M. Kochanski, l'unique et heureux propriétaire de Baratine, était un homme jeune encore, de belle taille et de figure aristocratique ; le dessin correct de ses lèvres était relevé plutôt que caché par une moustache toute sarmate, épaisse et noire comme sa chevelure, et ses yeux sombres avaient cette expression à la fois douce et hardie