Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/357

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à laquelle les femmes ne résistent guère ; les nombreux portraits qui ornaient sa chambre en faisaient foi : on voyait dans cette galerie de nobles dames orgueilleusement parées, l'une d'elles portait même aux épaules l'hermine princière ; mais il y avait aussi une reine de théâtre sous les blanches draperies de Norma, une Juive en caftan, le front ceint d'un bandeau, et certaine paysanne polonaise avec la peau de mouton, de grosses perles de corail autour de son cou hâlé. Cette galerie racontait au spectateur l'histoire d'une joyeuse jeunesse, tout en attestant le caractère léger et la vaniteuse hâblerie d'un fat. À ces travers près, des travers nationaux pour ainsi dire, le seigneur de Baratine était aimable et bien accueilli partout malgré sa réputation de don Juan, car on s'accordait à lui reconnaître de l'esprit et un excellent cœur. Depuis des années, il était orphelin ; n'ayant ni frère, ni sœur, ni aucun autre parent, sa famille consistait en un vieux domestique et un vieux chien. Le premier de ces deux fidèles avait usurpé peu à peu la place du père et de la mère absents ; il tricotait des bas de laine pour son maître, veillait l'hiver à ce qu'il les portât, et, si Valérien prenait, en dépit de tant de précautions, un refroidissement à la chasse, c'était encore Basile qui forçait l'entêté à garder le lit, Basile qui préparait la tisane. Avant tout autre talent, le vieillard possédait celui de débiter des sermons, et son maître lui fournissait mainte occasion de l'exercer. Avait-il perdu quelque grosse somme au jeu, contracté de nouvelles dettes, s'était-il embarrassé d'un duel ou lancé dans une galante aventure, Basile ne manquait jamais de paraître à l'heure de sa toilette de nuit et de se poser au pied du lit avec des lamentations qui eussent éclipsé celles de Jérémie, d'Isaïe et de tous les petits prophètes ensemble.

À deux reprises, Basile avait demandé sans obtenir de réponse : — Eh bien ! où en sont les Russes ? — Il allait réitérer sa question lorsqu'on frappa tout à coup dehors d'une manière étrange, à la fois insolente et timide. — Entrez ! fit le maître. — La porte s'entrebâilla tout juste assez pour livrer passage à un Juif maigre et long qui se présentait de biais. Ses chausses rayées rentraient dans de hautes bottes, le bonnet rond particulier à ceux de sa race et qu'on appelle yarmourka couvrait son front bas encadré de deux boucles grasses ; son long caftan de laine noire l'enveloppait du reste de façon à ne montrer que son visage jaune au nez crochu et où brillaient deux petits yeux inquiets.

Il resta debout sur le seuil en exhalant un long soupir qui n'était pas achevé lorsque la porte cria de nouveau pour livrer passage à un second Juif ; celui-ci, remarquable par un nez en forme de pomme de terre, fut à son tour poussé par un troisième Israélite de mine très différente, âgé de vingt-quatre ans à peine, coquet, frisé,