Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/369

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— Est-il né en Italie ? demanda M. de Festenburg.

— Sans cela, fit le Juif haussant les épaules, ses doigts toujours étendus vers le feu, oserais-je vous le recommander ? Il est en outre de bonne famille, bien élevé, instruit et si malheureux ! Allez ! il ne songe qu'à son malheur…

— Quel est donc son malheur ? demanda M. de Festenburg.

— C'est un secret, dit Weinreb en baissant la voix ; sa famille, une famille noble, a été ruinée par la révolution, et maintenant il est forcé de donner des leçons, pauvre brave jeune homme, pour soutenir sa mère et ses sœurs.

— Voilà qui est vraiment beau, s'écria Hélène avec animation. Il faut aider ce digne garçon, et comme on ne peut le faire que d'une seule manière sans l'offenser, je prendrai des leçons de lui, n'est-ce pas, papa ?

— Si ta mère y consent, dit le père.

— Puisque ton père le trouve bon, soupira la mère. — Tous deux manquaient de courage devant cette fille résolue, qui se préparait au combat en valkyrie sûre de vaincre.

— J'amènerai donc notre Italien, dit Weinreb en manière de conclusion.

— Soit ! grommela le père, un étrange pétillement dans la prunelle.

— Mais bientôt, insista la demoiselle.

— Demain ?

— Aujourd'hui de préférence, décida la valkyrie.

Dans l'après-midi en effet, le traîneau de Weinreb s'arrêta devant le château, et le maître d'italien en descendit. À sa vue, M. de Festenburg, qui fumait sa pipe le dos au poêle, se mordit la langue pour ne pas rire, et ne réussit à reprendre contenance qu'en rossant un chien de chasse qui se mit à hurler lamentablement ; au milieu du tapage, Valérien Kochanski fut présenté par son créancier inventif sous le nom de Giuseppe Scarlatti à Mme de Festenburg. Une soubrette effarée s'était précipitée dans la chambre d'Hélène : — Ah ! qu'il est beau ! s'écria-t-elle en levant les yeux au ciel.

— Blond ? demanda négligemment Hélène, qui arrangeait ses boucles, je hais les blonds.

— Non, non ! très brun.

Mlle de Festenburg respira et jeta au miroir un dernier coup d'œil ; en passant de chambre en chambre, elle regardait avec satisfaction son reflet voltiger sur les glaces des panneaux. — Il avait suffi, pour que Valérien devînt l'esclave de cette triomphante beauté, qu'il lui attachât ses patins; lorsqu'elle entra au salon dans tout l'éclat d'une toilette étudiée, il crut cependant la voir pour la première fois. Tout confus, il se sentit rougir, et sut à peine répondre