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me connaît ? qui donc sait quelque chose de mes antécédents ? Trop heureux si l'on ne me prend pas pour quelque, aventurier, si l'on ne me traite pas avec méfiance, ou même avec mépris. — Avec mépris? m'écriai-je, qui oserait vous mépriser ? — C'est vous qui parlez ainsi,… vous, mademoiselle ? — Je vous estime sincèrement, dis-je avec force, car chaque mot partait de mon cœur, et ma sympathie est sans bornes comme ma confiance. — Il ne me laissa pas achever ; saisissant ma main, il la pressa contre ses lèvres et prit la fuite, me laissant bouleversée ; ses lèvres avaient la fièvre, elles étaient de feu. Comment tout cela fmira-t-il ? — J'écris là une phrase absurde. Ma pensée plane autour de lui, dans sa pauvre petite chambre, et l'y console comme un ange gardien. À présent je sais,… non, je ne veux rien savoir ni réfléchir à rien, je ne veux rien résoudre. Je me laisserai pousser par le flot. Il est si doux d'être sans volonté ! »

Le lendemain du jour où Hélène écrivit cette dernière feuille de son journal, Weinreb vint annoncer que le professeur était malade ; en effet, il ne vint pas. À l'heure du thé, Hélène se montra fort distraite ; tout à coup elle se leva, courut s'enfermer dans sa chambre et fondit en larmes. Dans la matinée suivante, elle pria M. de Festenburg d'aller prendre lui-même des nouvelles de son maître. Le brave homme ne se le lit pas dire deux fois ; il arriva chez Valérien.

— Que veut dire ceci ? Votre passion serait-elle déjà éteinte ?

— Vous n'en croyez rien, s'écria le jeune homme enchanté ; si vous saviez comme je l'aime ! c'est pour la première fois de ma vie ;… je sens que tout ce qui a précédé n'était que mensonge et jeu frivole. Quel caractère, quel cœur, quel esprit ! Au risque de l'affliger, je n'ai pu supporter plus longtemps un doute trop cruel ; mon absence doit avoir atteint le but, ce petit chagrin l'aura forcée à se rendre compte de ses sentimens.

— C'est-à-dire que vous pensez revenir aujourd'hui ?

— Assurément.

— Alors je vous emmène en voiture.

En apercevant Valérien, Hélène faillit s'évanouir de joie ; elle se retint au dossier d'un fauteuil. Lui-même ne put contenir son émotion et baisa tendrement la main de sa bien-aimée, tandis que M. de Festenburg, pour ne rien voir, caressait le chien qui lui faisait fête. — Aussitôt qu'ils furent seuls à leur leçon, Hélène interrompit son maître.

— Vous avez été malade ?

— Je le suis encore.

— Vous m'effrayez.

— Je ne veux pas vous tromper ; je ne reviendrai plus.