Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/384

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problèmes de la nature et de l’homme. Les préceptes surtout nous importunent et nous trouvent rebelles. Je ne sais quel esprit de révolte, que nous portons en tout, se met en garde contre la plus insinuante persuasion. Nous sommes tentés de regarder le philosophe qui moralise comme un indiscret qui entreprend sur notre liberté ombrageuse, ou comme un pédagogue qui semble vouloir nous traiter en enfans. Avons-nous d’ailleurs le temps de goûter les jouissances si lentes de nos pères, et de nous replier sur nous-mêmes au milieu de la vie moderne si active et si dissipée ? Tout nous attire au dehors, non-seulement les plaisirs et les affaires, mais aussi les curiosités érudites et les nouveaux devoirs de la science. Notre âme est sans cesse absente de chez elle, et ne ressemble pas mal à la dame de la comédie qui est toujours sortie.

Aussi les historiens de la philosophie ne font-ils aujourd’hui que glisser sur la partie morale des doctrines antiques, peut-être parce que le sujet leur semble ou trop clair ou trop usé. Ce dédain pour les préceptes paraît dans le récent ouvrage de M. Chaignet sur Pythagore et la philosophie pythagoricienne, ouvrage du reste très savant, qui fut d’abord un mémoire fort remarqué et couronné par l’Académie des sciences morales et politiques, et qui renferme tout ce que la science a entassé de renseignemens certains ou vraisemblables sur une école entre toutes célèbre, mais mal connue. Des explications nouvelles, des vues originales ajoutent encore à l’intérêt de cette forte étude, qui n’a que le tort de ne pas faire assez de place aux belles prescriptions de Pythagore ; elles méritent pourtant une attention d’autant plus délicate qu’elles ont été souvent mal comprises par les anciens eux-mêmes. Nous voudrions donner ici un seul exemple de ces fausses interprétations antiques, et montrer par là que la critique, si elle voulait en prendre la peine, trouverait encore à s’exercer dans le champ un peu délaissé de la philosophie morale. Il s’agit d’une prescription pythagoricienne sur l’examen de conscience, que le christianisme a plus tard adoptée pour en faire une règle de pratique commune, prescription qui paraît aujourd’hui si simple que les femmes et les enfans la comprennent, et dont le sens, pourtant si manifeste, a échappé dans l’antiquité à de fort bons esprits, même à de grands esprits, et jusqu’à des biographes de Pythagore, qui se croyaient plus ou moins dépositaires de sa doctrine. Sur la foi des anciens qui se sont mépris et ont donné de ce précepte des interprétations erronées, des historiens modernes de la philosophie en France, en Allemagne et ailleurs se sont trompés à leur tour, si bien que l’erreur, de plus en plus accréditée, court encore de livre en livre. Quoiqu’il ne s’agisse que d’un point particulier de la morale, il n’est pas inutile de signaler cette erreur singulière, qui n’a jamais été redressée, et