Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/407

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travailla à se faire connaître : il écrivit beaucoup, un peu partout ; peut-être eût-il mieux fait, dans l’intérêt même de son talent et de sa réputation, de se ménager davantage. Néanmoins plusieurs de ses articles furent très goûtés : on en admirait la grâce, le ton aimable, le tour toujours facile et original. Il avait désormais trouvé sa voie. Être accueilli et fêté partout, briller dans les salons, les journaux, le théâtre, se laisser entraîner par ce tourbillon d’affaires et de plaisirs, de labeurs acharnés et de joies fiévreuses, qui est la vie des grandes capitales, quel beau rêve pour lui, le rêve de son adolescence, alors que, pauvre séminariste, il songeait à Madrid de loin, et soupirait après cet inconnu de gloire et de bonheur ! Et cependant, au milieu de tant de distractions, sa pensée se reportait encore vers ses parens, la maison paternelle, son beau ciel andalou chanté par les poètes, et il prenait plaisir à raconter les épisodes de ses jeunes années. Voici les premières pages d’un de ces récits, la Nuit de Noël du poète.

« Il y a bien longtemps de cela, — j’avais alors sept ans, — on était en hiver, et le jour déjà commençait à baisser quand mon père me dit d’une voix solennelle : — Pedro, tu ne te coucheras pas ce soir comme les poules ; tu n’es plus un petit garçon maintenant, tu prendras place à table avec les grandes personnes ; il faut fêter la Noël.

« Non, jamais je n’oublierai le plaisir que me causèrent ces paroles. J’allais enfin me coucher tard ! Je laissai tomber un regard de dédain sur mes autres frères, qui, plus jeunes que moi, n’étaient pas admis à pareil honneur, et tout bas je me mis à songer à l’envie et à l’admiration que j’exciterais quand le surlendemain à l’école, devant mes petits camarades, je raconterais les détails de cette fête qui allait être ma première aventure et comme mon début dans la vie.

« Oh ! cette nuit de Noël !

« La prière du soir venait de sonner, la prière des morts comme on dit là-bas au village, dans mon petit village à quatre-vingt-dix lieues de Madrid, à mille lieues du monde, en un pli perdu de la Sierra-Nevada.

« Je crois nous voir encore. Un énorme tronc de chêne pétillait au milieu du foyer ; la noire et vaste cheminée nous abritait de son manteau ; aux deux bouts, se faisant face, étaient mes deux aïeules qui ce soir-là étaient restées à la maison pour présider la cérémonie de famille ; après venaient nos parens, puis nous autres, et au milieu de nous les serviteurs, car en ce jour, eux aussi représentaient la maison, et nous devions tous ensemble nous chauffer au même foyer. Seulement, il m’en souvient, les hommes se tenaient