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siècles avaient été semblables, et le nôtre disparaîtrait comme les autres et aussi tous après lui.

La nuit de Noël est venue,
La nuit de Noël va finir !

« Ainsi passe le temps ; implacable et monotone, le balancier des heures s’agite dans l’espace, et le retour indifférent des choses contraste avec la courte durée de notre voyage ici-bas.

Nous aussi, nous devrons partir
Pour une contrée inconnue.

« Pensée terrible, sentence affreuse qui, subitement entrevue, était pour moi comme le premier avis que me donnait la mort, comme le premier geste qu’elle me faisait du fond des ténèbres de l’avenir !

« Alors défilèrent devant mes yeux mille noëls passées, mille foyers éteints, mille familles qui avaient dîné à la même table et qui n’existaient plus, — d’autres enfans, d’autres joies, d’autres chants perdus pour toujours, — les amours de mes aïeules, leurs anciennes modes, leur jeunesse lointaine, les souvenirs qui devaient les assaillir en ce moment, — l’enfance de mes parens, leur première nuit de Noël en famille, — tous ces bonheurs de ma maison antérieurs à mes sept ans… Puis l’avenir m’apparut, et je vis également défiler devant moi mille autres noëls qui viendraient à leur tour, nous enlevant peu à peu la vie et l’espérance : mes frères qui se disperseraient dans le monde, nos parens qui mourraient avant nous, c’est la loi de la nature, le XIXe siècle remplacé par le XXe, les braises devenues cendres, ma jeunesse évanouie, ma vieillesse et ma mort, l’oubli qui se ferait autour de mon nom, l’indifférence, l’ingratitude avec laquelle mes petits-enfans vivraient de ma vie, riant et jouissant, tandis que les vers profaneraient de leurs morsures la tête où s’agitaient tant de vastes pensées… Je n’y tins plus, un ruisseau de larmes s’échappa de mes yeux ; on me demanda pourquoi je pleurais, et, comme je ne le savais pas moi-même, comme je ne pouvais le distinguer bien nettement, comme d’aucune façon je n’aurais pu l’expliquer, on comprit que j’avais sommeil, et on m’ordonna d’aller me coucher.

« Je pleurai alors de plus belle pour ce nouveau motif, et voilà comment coulèrent tout à la fois sur mes joues mes premières larmes de philosophe et mes dernières larmes d’enfant : maintenant, je puis l’assurer, cette nuit d’insomnie où j’entendis de mon lit les bruits d’un festin auquel je n’assistais pas pour être trop enfant encore (comme on le crut alors), ou pour être déjà trop homme (comme je le soupçonne aujourd’hui), cette nuit de Noël fut une des plus amères de ma vie.