Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/425

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Je courus ; le peloton d’exécution était déjà formé, j’entendis tirer quelques coups, la fusillade commençait.

« Je te cherchai des yeux, mais je ne voyais plus, la douleur m’aveuglait. A la fin, je t’aperçus : tu allais mourir fusillé, il ne manquait plus que deux numéros pour arriver à toi. Que faire ? J’étais fou. Je poussai un cri, je te saisis dans mes bras, et d’une voix déchirante, désespérée, je m’écriai :

« — Oh, pas celui-là, mon général, pas celui-là..

« Le général, qui présidait à l’exécution et qui déjà me connaissait pour ma conduite de la veille, m’adressa la parole. — Quoi donc, est-il musicien ?

« Ce mot fut pour moi ce que serait pour un aveugle la clarté du jour aperçue tout à coup ; je restai ébloui. — Musicien ! m’écriai-je, oui, oui, mon général ;… musicien, un grand musicien. Toi cependant, tu étais tombé sans connaissance.

« — Et de quel instrument joue-t-il ? demanda le général.

« — De quel instrument ? .. De… du… oui, c’est juste, c’est cela… du cornet à pistons. « — Vous manque-t-il un cornet à pistons ? poursuivit le général en s’adressant au chef de musique.

« La réponse tarda cinq secondes, cinq siècles pour moi.

« — Oui, général, précisément, dit enfin le chef de musique.

« — Alors qu’on tire cet homme des rangs et que l’exécution continue sans retard.

« Je te relevai bien vite, et, te prenant entre mes bras, je te portai jusqu’ici.

« Raymond n’avait pas encore fini de parler, je ne fis qu’un bond et je lui sautai au cou, pleurant, riant tout à la fois.

« — Je te dois la vie, m’écriai-je.

« — Pas tout à fait, répondit Raymond.

« — Comment donc ?

« — Sais-tu jouer du cornet à pistons ?

« — Moi ? non.

« — Eh bien ! te voilà frais.

« En effet, mes enfans, j’étais subitement devenu froid comme un marbre.

« — Et la musique, poursuivit Raymond, connais-tu la musique ?

« — Un peu, fort peu, tu sais bien, ce qu’on nous a appris au collège.

« — Bien peu alors, ou, pour mieux dire, rien. Tu es perdu sans ressource, et moi-même avec toi ; on me prendra pour un traître, on dira que j’ai voulu tromper. Avant quinze jours, le corps de musique dont tu dois faire partie sera organisé.

« — Quinze jours !