Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/431

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manifeste des aptitudes scientifiques de l’esprit français. Où trouverait-on à un plus haut degré la précision de la pensée, la rigueur de la méthode, la lucidité dans l’expression ? Ce n’est donc point au mérite intrinsèque du génie allemand qu’il faut attribuer la supériorité actuelle de l’Allemagne, c’est plutôt à l’excellente organisation de l’enseignement universitaire en ce pays, ainsi qu’à la situation économique et sociale dans laquelle il se trouve.

Le grand ennemi des hautes études en France, c’est la tendance pratique et utilitaire qui domine de plus en plus dans la société moderne. Avec le développement de l’industrie et du commerce, la richesse publique s’est prodigieusement accrue. Avec l’accroissement de la richesse, la vie matérielle a renchéri et le luxe singulièrement augmenté. De là la préférence que l’on accorde aux carrières lucratives. Pour se vouer à la science pure, il faut une ardeur et une absence d’ambition dont bien peu sont capables ; il faut de plus être dans une situation de fortune indépendante. Les chaires des facultés ne sont pas assez largement rétribuées pour exercer une bien puissante attraction sur l’esprit des jeunes gens. Elles sont du reste peu nombreuses et données pour la plupart à des élèves de l’École normale qui ont commencé par professer dans les lycées : c’est là un stage qui ne plaît pas à tout le monde. Ajoutez à ces considérations qu’il n’y a en France qu’une ville où l’on puisse travailler : c’est Paris, celle où la vie matérielle coûte le plus.

Bien différente est la situation en Allemagne : grâce à l’ancien morcellement de ce pays, la province ne s’est pas éclipsée devant la capitale. Nombre de petites villes paisibles offrent à l’étudiant des ressources suffisantes pour le travail, et lui présentent pour l’avenir la perspective d’une chaire à l’université, position sociale très estimée, susceptible même de devenir un jour assez lucrative par le talent de celui qui l’occupe. Aussi le nombre des jeunes gens qui s’adonnent à l’étude des lettres et des sciences est-il considérable. Tous ne deviennent pas des professeurs de génie : j’en appelle aux rares Français qui ont étudié en Allemagne ; mais de loin en loin il surgit de la foule un homme qui rend service à la science et honore son pays. Que peut-on souhaiter de plus ? Comme résultat de cette accumulation de travail, une multitude de livres nouveaux voient le jour chaque année : les journaux d’outre-Rhin en publient orgueilleusement la statistique. Ce sont pour la plupart des ouvrages médiocrement écrits, mal composés, pleins de redites et de pédantisme ; mais parfois il apparaît un de ces chefs-d’œuvre d’érudition ou de science qui ont illustré les noms des Bopp, des. Mommsen, des Müller, des Helmholz et de tant d’autres. Il suffit qu’il y ait quelques élus parmi beaucoup d’appelés. Ce n’est jamais que