Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/486

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l’esprit, à jamais peut-être, une fois accompli, elle est tombée dans un évanouissement d’où les clameurs mêmes de la tempête sont impuissantes à la tirer ; mais le petit Irad accourt, son père l’emmène faire acte d’homme en assistant au moins à la lutte qui s’engage, lutte formidable entre le ciel qui tonne et la terre qui s’ébranle, tous les étages de la tour sont chargés de combattans ; Eber seul, sans armes, surveille l’orage ; Peleg exhorte le peuple à demander grâce, le front dans la poussière. Sidon recommande comme toujours d’opposer le calme à la violence ; il attend que les élémens s’apaisent. Korah veut entamer des pourparlers avec le ciel. La présence d’Aran, suivi de son jeune fils, rend à tous le courage, le choc des boucliers succède aux cris d’effroi et sert d’accompagnement au tonnerre : musique pour musique.

Intrépide et confiant jusqu’au bout, Aran blasphème encore, tandis que la foudre frappe le sommet de la tour et fait rouler les pans de murs chargés d’hommes sur la multitude réunie à la base. Peleg et Sidon sont restés parmi les morts : — Vous voyez ce que valaient les prières de celui-ci, dit Aran en repoussant le prêtre du pied. Ciel stupide ! ne pas savoir reconnaître ses amis ! Et toi aussi, Sidon, la belle conclusion, ma foi, de tes argumens ! Prêtre et philosophe frappés du même coup aveugle : voici qui est plaisant ! — Nouveau coup de tonnerre, nouvel écroulement, l’astrologue tombe à son tour. Korah veut élever la voix, Aran le perce de sa pique, l’envoyant seul vers cet avenir dont il a trop parlé. Ses légions ont autre chose à faire ! Les nuages défiés se sillonnent d’éclairs et grondent avec plus de fureur, la terre se fend. Irad, qui malgré son épouvante a d’abord gardé le silence, jette un cri qui retentit jusqu’à l’esprit attentif dans les airs aux péripéties du combat. Il saisit l’enfant de Noëma et le rapporte à sa mère. Aran a voulu le frapper, mais la pointe de sa pique n’a rencontré que l’éclair et le chef des rebelles tombe foudroyé. Sa mort décide de la déroute générale. L’orage s’apaise.

Le cinquième acte ne s’arrête pas à l’embrassement qui fait de l’esprit un homme et des nouveaux époux un même être plus parfait que les anges. Nous assistons à l’adoption d’Irad par Afraël, qui, nouvel Adam, devient avec une nouvelle Eve le père d’une race nouvelle, maîtresse du secret qui fait descendre le ciel sur la terre pour ceux qui en sont dignes. Le bienheureux couple émigre vers la contrée que l’esprit a autrefois saluée du haut des cieux comme la plus belle de toutes et que M. Austin aime comme sa patrie d’élection, la nourrice de son génie ; c’est aux purs descendans d’Afraël et de Noëma qu’il a dédié cette œuvre d’une exécution évidemment difficile, mais que soutient d’un bout à l’autre un souffle de vraie poésie.


TH. BENTZON.

Le directeur-gérant, C. BULOZ,