Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/570

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changeante. Il faut voir aussi les chutes par une belle nuit quand la lune illumine la terre. L’hiver, le spectacle est encore plus surprenant. Alors ces masses d’eaux roulantes se prennent extérieurement par l’effet des grands froids. Elles coulent invisibles, mais toujours grondantes, sous un mur concave de glace qui ne fondra qu’aux premières effluves du printemps. Malgré tout, c’est encore l’été que le Niagara attire le plus de monde. C’est le rendez-vous préféré des voyages de noces. L’hôtel sur la rive canadienne est le plus fréquenté ; il est devant les chutes. Des fenêtres, on voit celle des deux qui est la plus pittoresque, « le Fer à cheval. » L’eau en fraîche poussière qui s’en échappe s’abat sur le balcon, entre dans les appartemens, vous baigne délicatement le visage, et tout l’édifice ne cesse de trembler sous les vibrations que le « tonnerre des eaux » communique à l’air et au sol ambiant. Cela dure de toute éternité, et si les maisons semblent n’en pas souffrir, le terrain environnant en est ébranlé, fissuré, s’éboule sans cesse. Le seuil des chutes s’use lui-même au perpétuel frottement de l’eau et rétrograde de siècle en siècle.

Le canal Welland fait communiquer la rivière Niagara avec le lac Ontario, et un magnifique pont suspendu porte les trains de chemin de fer d’une rive à l’autre des chutes. Ce pont a été construit en 1855. Il était alors cité comme le plus hardi et le plus long, mais depuis les Américains se sont eux-mêmes plusieurs fois dépassés. Néanmoins il ne faut pas ici s’exagérer le mérite de ces audacieux constructeurs, d’autres eussent peut-être fait comme eux. La nature des travaux publics dépend beaucoup du milieu où ils s’exécutent ; l’homme se hausse volontiers au niveau des obstacles à franchir, et l’ingénieur ne connaît pas de difficultés, qu’il s’agisse de traverser la Seine, la Tamise ou les cours d’eau de l’Amérique, ou bien de creuser les Alpes, les Montagnes-Rocheuses ou l’isthme de Suez.

Le pont du Niagara est formé de deux tabliers, le supérieur pour le passage des trains, l’inférieur pour les voitures et les piétons. La longueur du pont est de 250 mètres, la largeur de 7 mètres 1/2, la hauteur au-dessus de la rivière de 75 mètres : c’est 7 mètres de plus que les tours de Notre-Dame. Quatre pylônes massifs se dressent, deux de chaque part, sur les bords escarpés de la rivière, qui descendent comme un précipice à pic. Chacun des pylônes porte deux énormes câbles en fils de fer qui soutiennent le double tablier dont le balancement et la flexion sont à peine sensibles au passage d’un train. Ce merveilleux ouvrage n’a coûté que 2 millions 1/2 de francs. Il a remplacé le panier légendaire dans lequel on passait primitivement d’un bord à l’autre sur une chaîne à courbe parabolique où l’on descendait par la gravité jusqu’au milieu, et d’où