Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/737

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Hongrie fit un moment diversion à ses tristes pensées et le remplit d’allégresse. Ce n’était pas tant la gloire dont se couvrait l’armée russe qui souriait à son esprit ; ce n’était point même le triomphe remporté par l’épée russe, l’épée de saint Michel, sur « la bête impure : » ses vœux, ses espérances allaient bien plus loin. Il espérait, — ainsi écrivait-il à son élève impérial, — que le grand tsar saura mettre à profit la puissance que Dieu venait de lui donner et « résoudre un problème devant lequel avaient échoué les croisades, » c’est-à-dire qu’il chassera de Byzance l’infidèle et délivrera la terre sainte… Mme Joukofska, bien que née protestante, sentait à l’unisson de son mélancolique époux ; son âme avait besoin d’un « principe d’autorité » qui lui faisait défaut dans la confession réformée, et qu’elle alla chercher un jour dans l’église orthodoxe, à la grande joie du poète, sans cependant parvenir à y trouver une pleine quiétude.

C’était parfois dans le salon des Joukofski des entretiens étrangement variés et bizarres sur la littérature, la politique, les destinées glorieuses de la sainte Russie, l’inanité de la civilisation moderne, la nécessité « d’une nouvelle éruption du christianisme » et sur maintes choses invisibles et « ineffables. » De temps en temps venait tomber au milieu de ce salon, comme une apparition fantastique, comme un revenant du monde des esprits, un génie bien autrement original et puissant, mais aussi bien autrement tourmenté et ravagé que le bon poète de la cour et ancien précepteur des grands-ducs. Après avoir dévoilé les plaies hideuses de la société russe d’une main vigoureuse, implacable, après avoir présenté à sa nation, dans les Ames mortes et dans l’Inspecteur, un tableau de ses vices effrayant de vérité et de vie, Nicolas Gogol désespéra tout à coup de la civilisation, du progrès, de la liberté, se prit à adorer ce qu’il avait brûlé, n’estima plus que la Moscovie barbare, ne vit de salut que dans le despotisme, se crut en état de péché « insondable » et se mit en quête de la miséricorde divine qui le fuyait toujours. Il alla de Saint-Pétersbourg tantôt à Rome, tantôt à Jérusalem, tantôt à Paris, cherchant partout un apaisement à son âme déchirée ; puis il revenait de temps en temps vers Joukofski, passait des semaines entières dans sa maison, y exhortant ses amis à la prière, à la contrition, à la contemplation des divins mystères. C’étaient alors des discussions sans fin, sans trêve, sur les « païens de l’Occident, » sur une « croisade » qui approchait, sur le rachat de l’humanité coupable par une race non souillée encore et qui avait gardé sa foi. A plusieurs reprises, les médecins durent intervenir pour faire cesser une intimité qui n’était pas exempte de péril. Un jour on trouva Gogol mort d’inanition et prosterné devant les saintes images dans l’adoration desquelles il s’était oublié ! .. Qu’on veuille bien nous pardonner cette courte digression, elle fait connaître