Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/738

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l’état des esprits dans un certain monde russe vers la fin du règne de Nicolas, et ajoute un trait curieux au tableau des origines de la guerre d’Orient… On aime du reste à se représenter Alexandre Mikhaïlovitch dans ce salon des Joukofski, tel soir par exemple, pendant tel assaut d’armes spirituelles du pauvre Gogol. Le diplomate, aussi lettré que sceptique, était certainement fait pour reconnaître les éclairs vifs et brillans qui sillonnaient ces nuages remués par un grand esprit en désordre, et pour démêler plus d’une pensée forte et saisissante au milieu des étranges divagations sur une croisade imminente et la prochaine délivrance de Sion…

Qui l’eût cru pourtant ? c’étaient ces mystiques, c’étaient ces hallucinés, qui avaient le pressentiment juste et voyaient les signes du temps ! Pendant que Joukofski composait son « commentaire sur la sainte Russie, » et que Gogol se mortifiait devant les icônes, l’empereur Nicolas roulait dans son âme la grande pensée d’une croisade, et préparait dans le plus profond mystère la mission du prince Menchikof… Que le monarque qui avait tant fait pour l’apaisement de l’Europe et le maintien de l’équilibre se fût tout à coup décidé à jeter un tel brandon de guerre au milieu du continent à peine raffermi, que d’un autre côté l’autocrate ait précisément attendu cette époque de calme relatif et du rétablissement de l’ordre général pour annoncer ses desseins, au lieu de les exécuter hardiment quelques années auparavant, pendant la tourmente révolutionnaire qui paralysait presque toutes les puissances, et alors que ses armées étaient déjà au cœur même de la Hongrie et dominaient les rives du Danube, — ce sera là, pour l’historien impartial, la preuve évidente de la bonne foi avec laquelle le tsar entreprenait sa fatale campagne, du mystique aveuglement qui guidait à ce moment son esprit, et de la conviction profonde qu’il avait de la justice de sa cause. Le prince Gortchakof partagea-t-ii au même point les illusions du maître ? Il est permis d’en douter ; il est permis de supposer qu’à l’instar des Kissélef, des Meyendorf, des Brunnow et de tous les diplomates distingués de la Russie d’alors, sans en excepter le chancelier de l’empire, le vieux comte Nesselrode, il eut conscience de l’énorme erreur où tombait un prince superbe qui n’admettait pas d’objections et entendait être « son propre ministre des affaires étrangères. » Cela n’empêcha point naturellement le représentant russe auprès de la confédération germanique de remplir son devoir avec tout le zèle que commandaient des circonstances aussi critiques, et de mettre les ressources variées de son esprit au service de son pays dans la sphère d’action qui lui était réservée.

L’action ne laissait pas d’être d’une importance véritable. Dans le Bundestag se concentraient non-seulement tous les efforts des états secondaires de la confédération, mais là aussi venaient