Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/910

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détails spéciaux, de certaines finesses du métier, remplacent chez ceux-là le vrai sentiment de la peinture, chez ceux-ci le goût véritable des chevaux, car les uns et les autres souhaitent avant tout que leur admiration n’ait point l’apparence naïve d’une ferveur de fraîche date. Ce n’est point en dévots convaincus et recueillis qu’ils entendent s’extasier, c’est en initiés habiles, en raffinés ayant l’habitude des coulisses et connaissant les êtres de la maison.

De là ces engouemens bruyans et inexplicables pour des qualités de pâte, des vibrations de tonalité, des adresses de facture ; de là ces enthousiasmes pour les étrangetés d’un jour et les audaces qui sortent de terre. On invente un homme, on improvise des célébrités, et les plus étranges sont celles qu’on porte le plus haut. On découvre une œuvre comme on déniche une vieille faïence, on y signale des trésors inouïs, les voisins se pressent et s’échauffent, la spéculation s’en mêle, l’or pleut sur les toiles ; on achète, on revend, on joue sur la peinture comme sur une valeur cotée ou un cheval à la mode, et le monde des arts finit par ressembler à une agence de course.

Dans un milieu semblable, où la fortune et le retentissement du nom semblent être un coup du sort et tiennent à un maniement de brosse ou à une étrangeté de coloration que le hasard a pu faire naître, comment les artistes ne perdraient-ils pas la tête ? comment n’auraient-ils pas le désir d’exposer avant le temps, d’envoyer des produits hâtifs et mal digérés, de profiter enfin d’un jour qui pourrait bien ne pas avoir de lendemain ? comment, déjà sceptiques et peu respectueux du passé par le seul fait de l’air qu’ils respirent, n’auraient-ils pas renoncé aux lentes et patientes études, aux soumissions modestes, aux efforts obscurs qu’exigeait la solide et féconde éducation d’autrefois ? N’ont-ils pas mille exemples pour se prouver à eux-mêmes que la fantaisie est souveraine en cette affaire, que l’originalité et la hardiesse peuvent remplacer l’étude, et que l’imprévu, le je ne sais quoi, le tempérament, tiennent lieu de tout aux yeux d’un public ami de l’aventure et d’autant plus facile à duper qu’il affecte plus bruyamment des connaissances spéciales ? Ici, comme ailleurs, chacun rêve un coup d’état et songe à s’imposer de vive force en écrasant le voisin. Toutes les étrangetés deviennent bonnes pour faire violence à l’attention, et c’est ainsi qu’il n’y a plus ni école française, ni goût national, mais qu’il y a simplement une réunion d’individualités riches ou pauvres, ridicules ou remarquables, douées ou absolument rebelles, mais enfiévrées, ardentes et pressées. Ajoutons que cet état maladif est arrivé à la période aiguë. Si maintenant on pénètre dans cette montagne de sable et qu’on l’agite un peu, on est émerveillé des trésors qu’elle contient, les parcelles d’or y sont presque aussi nombreuses que le gravier. Quel beau lingot réduit en poussière et quel est donc le