Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/934

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l’abus des détails servilement copiés, et comme toute cette friperie, si exacte qu’elle soit, peut devenir fastidieuse, — comme le goût tourne vite à la manie, comme un personnage bien habillé en arrive facilement à n’être qu’une marionnette, et comme la peinture de pure exécution est une triste chose lorsqu’elle a perdu la beauté du diable !

Après l’école photographique, voici venir l’école de la sensation pure, du ramage, de la coloration sans forme, ni contour, ni dessin, ni idée, ni sujet. Cette peinture très particulière touche à la fois à la cuisine, à la chimie et à la musique. Il faut avouer maintenant que ces effets de kaléidoscope procurent aux yeux des éblouissemens fort doux. Citons au hasard le tableau de M. Rio-Joris : une Visite chez un antiquaire espagnol. Dans une cour fermée par de hautes murailles blanches et nues apparaissent quelques personnages aux vêtemens voyans ainsi qu’un fouillis d’objets colorés. Pas trace d’ombre et de modelé dans ce milieu reflété de toutes parts. Ce ne sont plus là que des taches harmonieusement étranges ou étrangement harmonieuses suivant l’œil qui les regarde : carte d’échantillons extrêmement curieuse où les peintres de fleurs et les fabricans d’étoffe peuvent puiser de précieux renseignemens. Passons devant les intérieurs italiens et espagnols, les nombreuses mosquées où l’on retrouve des ramages presque semblables et où notre sensation s’émousse lorsque nous constatons que l’impression sincèrement éprouvée par l’inventeur donne lieu à des douzaines de contrefaçons, et qu’en fin de compte nous sommes maintenant en face d’un procédé. M. Benjamin Constant, qui est un adepte fervent des colorations étranges et des vibrations dans le clair, nous appelle à lui ; arrêtons-nous, — non pas devant ses Prisonniers marocains, mais en face de son Harem. Il est certain que voilà des murailles blanches puissamment éclairées par le soleil et que, dans ces ombres lumineuses et reflétées de toutes parts, ces tapis et ces étoffes sont d’une audace de coloration et en même temps d’une vérité d’effet absolument exceptionnelles. Puisque la vibration est à l’ordre du jour, il faut convenir que c’est là vibrer avec beaucoup de talent, et qu’on ne fait pas clignoter les yeux des passans avec plus d’art et d’adresse, et maintenant étendez une gaze légère sur ces ramages inexorables ; — ne sont-ce pas là des tours de force de virtuose, des difficultés de palette, des étrangetés d’harmonie qui dépassent la mesure ? Pour vouloir être trop coloriste, on finit par ne plus l’être, et le but de la peinture est-il bien de vous donner la sensation très vraie que cause aux yeux une muraille blanche brûlée par le soleil du midi ?

A la suite des peintres de genre, dont l’importance industrielle demanderait un examen plus approfondi, viennent se placer assez