Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 15.djvu/336

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pouvoir absolu imprime à toute chose une régularité somptueuse. La nation, prosternée devant son maître, met son honneur à l’imiter, à donner aux diverses pièces du costume le nom de ses victoires et de ses maîtresses : Steinkerque ou Fontanges. Une double influence agit sur le XVIIIe siècle. Il est poussé par le désordre des mœurs à épuiser tous les raffinemens d’une coquetterie éhontée. Les mêmes ornemens, les mêmes étoffes servent à parer les deux sexes : les hommes portent des dentelles, les mignons revivent dans les roués. D’autre part, les idées de liberté, d’égalité fermentent dans les esprits. Le frac anglais, les cheveux courts des puritains sont adoptés par ceux qui rêvent pour leur patrie d’autres lois que les caprices du pouvoir absolu ; 89 éclate comme un coup de foudre dans un ciel orageux où se sont lentement amassés les nuages, il n’y a plus de nobles, de bourgeois, de gens mécaniques, plus de lois somptuaires qui maintiennent les signes extérieurs des inégalités sociales, et font d’un même peuple vingt peuples différens séparés par le mépris et la haine. L’unité se réalise dans les meubles et les vêtemens comme elle se réalise dans les lois. La France est délivrée de la dîme, des corvées, de la mainmorte. Toutes les tyrannies du passé sont abattues du même coup, sauf la tyrannie de la mode, qui survit à toutes les révolutions. Nous avons changé dix fois de régimes politiques, nous n’avons point changé de caractère. Comme au temps de La Fontaine, la vanité nous est commune :

C’est proprement le mal français.

Nous pratiquons la variance des habits avec la même légèreté que la variance des gouvernemens. Depuis trente ans, nous avons vu reparaître toutes les bizarreries du moyen âge : vertugales, manches bouffantes, manches à bombardes, hauts talons, queues traînantes ; les femmes ont repris la perruque déguisée sous le nom de fausses nattes. L’abbé Boileau se signerait trois fois s’il entrait dans un bal officiel ; M. de Sotenville fait redorer son blason, et, comme ses ancêtres, il le met partout, pour ne pas être confondu avec les petits bourgeois qui s’habillent chez son tailleur ; M. Jourdain, retiré des affaires et devenu démocrate, veut éclipser par l’ameublement de son hôtel les gens de qualité, il fait poser partout des robinets d’argent dans ses cabinets de toilette, et, si la fantaisie d’écrire l’histoire des modes et du luxe dans la France du XIXe siècle prend un jour à quelque chercheur, il ne fera qu’allonger d’un chapitre l’interminable roman de la sottise humaine.


CH. LOUANDRE.