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UNE
GRANDEUR DECHUE

LE DOCTEUR STROUSBERG.

Moscou est une ville intéressante qui fait beaucoup parler d’elle depuis quelque temps; tout ce qui s’y passe attire l’attention de l’Europe. C’est des bords de la Moskova que le général Tchernaïef reçoit l’argent, les armes et les soldats travestis en ambulanciers dont il a besoin pour réparer ses défaites; c’est à l’ombre du Kremlin que le fanatisme orthodoxe prépare la grande croisade contre l’islamisme, et se dispose à déchaîner sur la péninsule du Balkan toutes les saintes fureurs d’une guerre de religion. Le panslavisme a établi son quartier-général et sa capitale à Moscou; c’est là qu’il fabrique ses mots d’ordre pour l’exportation et pour l’importation; c’est là qu’il élabore avec des herbes magiques ce puissant élixir dans lequel on ne peut tremper ses lèvres sans éprouver un irrésistible désir de marcher à la conquête de Byzance. La ville aux coupoles dorées est devenue le grand bureau de l’opinion publique en Russie, et le gouvernement russe en est réduit à déclarer devant l’Europe qu’il est obligé de céder à la pression qu’exerce sur lui l’enthousiasme moscovite. « L’opinion publique, disait un jour un homme d’état, je m’en occupe beaucoup, car c’est moi qui la fais. » Croirons-nous que le gouvernement russe ne s’appartient plus, qu’il est à la merci des entraînemens? Le mot du démagogue : « Je suis leur chef, il faut bien que je les suive, » sied mal à des lèvres impériales. Nous ne consentirons jamais à admettre que le pacifique et généreux souverain qui a émancipé les serfs soit aujourd’hui le prisonnier du panslavisme.