Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 18.djvu/541

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positions difficiles à quitter et difficiles à garder sans luttes. Pour l’opinion européenne ce ne serait là que le prélude d’un démembrement et d’une guerre générale. Et que deviendraient au milieu de tout cela ces chrétiens de Turquie qu’on prétend ainsi protéger ? Que deviendrait avec une telle occupation russe ou autrichienne l’autonomie si ardemment réclamée pour les provinces occupées ? Hélas ! il serait trop à craindre que Bosniaques et Bulgares ne vinssent à disparaître, momentanément submergés sous un flot de troupes étrangères. Une telle perspective n’a rien de réjouissant pour les amis des Slaves de Turquie, et il est permis de douter que ce soit là le but pour lequel Serbes et Monténégrins ont pris les armes. Certes, si l’Europe, si la Russie, comme je le crois, veulent sincèrement l’autonomie des provinces chrétiennes, ce n’est point là le procédé dont elles doivent user. Mieux vaut encore, à défaut d’occupation collective, laisser Slaves ou Grecs en face des garnisons turques, sans autre protection que la présence de consuls ou de commissaires européens spécialement nommés dans ce dessein.

Le gouvernement russe a toujours protesté de son amour pour la paix ; l’heure est venue de montrer si ses préparatifs militaires n’ont d’autre but que d’intimider la Porte. Par son ultimatum de Livadia, la Russie, en imposant l’armistice, a sauvé la Serbie et Belgrade de l’invasion turque ; par son attitude belliqueuse et la simple menace du déploiement de ses forces, elle peut de même, sans tirer l’épée, obtenir pour ses protégés slaves une large autonomie administrative. Ne serait-ce rien qu’un tel résultat atteint sans verser le sang ? Ne serait-ce point pour les provinces slaves de Turquie l’inauguration d’une ère nouvelle, pour la Russie elle-même une suffisante et noble revanche de la guerre de Crimée ? En poussant les choses au contraire à l’extrême, en formulant des demandes inacceptables pour la Turquie et inquiétantes pour l’Europe, le cabinet de Pétersbourg compromettrait le succès de sa politique, au moment d’en recueillir les fruits. Une déclaration de guerre à la Porte aurait pour premier résultat de remettre tout en question. Les appréhensions suscitées en Europe par les exigences belliqueuses de la Russie refroidiraient singulièrement les sympathies européennes pour les chrétiens d’Orient, à l’heure même où toutes les puissances sont prêtes à seconder le tsar pour donner aux chrétiens des garanties contre l’arbitraire musulman.

Le gouvernement russe a toujours désavoué les rêves du panslavisme, il a toujours nié toute velléité d’agrandissement territorial, et, tant que ses troupes ne sont point entrées en Turquie, personne n’a le droit de douter de la sincérité de la Russie. Le gouvernement du tsar a donné une noble preuve de modération et de bonne