Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 18.djvu/543

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panslavisme. Il y a une chose cependant que, si compromise qu’elle soit, la Turquie ne saurait faire, c’est de céder sans guerre tout ce que la guerre peut lui faire perdre, c’est d’ouvrir de sa main aux Russes le passage du Danube et les défilés du Balkan.

Pour la Russie, les chances de la guerre sont moins graves, mais redoutables encore, et mince et précaire en serait le profit. Ce que l’ouverture des hostilités mettrait en péril en Russie, c’est ce qui intéresse le plus un état civilisé, c’est son propre développement économique, intellectuel, politique. Une ère admirable de réformes et de progrès intérieurs de toute sorte peut être soudainement close sans que l’œuvre soit achevée, sans même que les premiers fruits en aient eu le temps de mûrir. Veut-elle des avertissemens ? la Russie, hélas ! n’en a déjà que trop : ses finances menacées d’être entraînées de nouveau dans le torrent du déficit, au moment où elles semblaient avoir définitivement atteint les bords escarpés de l’équilibre budgétaire ; son crédit subitement ébranlé, ou mieux renversé d’un coup, alors que par vingt ans de sagesse il semblait affermi au niveau de celui des plus riches contrées de l’Europe ; son papier-monnaie enfin, naguère relevé par de coûteux efforts, brusquement avili, et le rouble-argent menacé de retomber au niveau de l’ancien rouble-assignat ; voilà pour la Russie les premiers effets de la guerre, alors même que les hostilités ne sont point certaines [1]. Je ne veux pas envisager quelles seraient pour l’armée russe, encore en voie de transformation, les perspectives d’une lutte européenne, encore moins les conséquences d’une défaite. Je veux croire au succès des armes du tsar ; je rappellerai seulement que dans son triomphe la Russie aurait tôt ou tard à compter avec les empires voisins, avec l’Autriche, avec l’Allemagne, dont l’amitié ou la tolérance pour elle ne peuvent dépasser les limites de leurs intérêts nationaux, et qui ne sauraient oublier que le Danube a ses sources chez l’une et la plus grande partie de son cours chez l’autre. L’alliance des trois empires et l’amitié des trois empereurs peut être une belle chose, une bonne chose même pour l’Europe, si elle maintient la paix européenne ; mais il serait imprudent à la Russie de mettre à une trop rude épreuve la condescendance de ses deux voisins, ou de s’exposer à payer trop cher la connivence de Vienne ou de Berlin.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. Pour les charges qui pèsent actuellement sur la masse du peuple russe, voyez, dans la Revue du 15 août et du 15 novembre, nos études sur l’émancipation des serfs et sur le communisme agraire.