Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/671

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Songez-vous au triste « effet moral? » Tous se moquèrent de moi, même mes supérieurs, au point que je demandai à permuter.

Cet âne fut, si j’ose m’exprimer ainsi, la source de ma fortune. Je fus envoyé à Milan pour servir d’ordonnance au vieux Radetzky. Il me toisa, devina en moi un ancien soldat, et, après m’avoir interrogé, me proposa pour le grade d’officier. Je ne l’obtins qu’en 1858, mais je suis bien effectivement « M. le lieutenant Birkewitz. »

Dans les temps qui précédèrent la guerre de 1859, les soldats et les officiers furent victimes en Italie de nombreux attentats. On nous défendit en conséquence de sortir seuls et notamment pendant la nuit; mais moi, — il n’y a pas de ma part indélicatesse à en parler, puisque je ne nomme personne, — j’avais une intrigue avec une Italienne, une femme, — et il fit claquer sa langue contre son palais, — une femme à s’étendre sans hésiter sur un banc et à se faire donner vingt-cinq coups de bâton. Enfin, suffit. Je prenais par le jardin pour aller passer de longues soirées avec elle, même quand son mari était à la maison; mais la discipline est la discipline. Je n’y allais que quand mon régiment était de service. Je recommandais au caporal de m’attendre devant la maison avec la patrouille. Les choses s’étaient toujours passées ainsi. Je retournai à la caserne avec mes soldats.

Un beau soir, un caporal nouvellement promu, — un vrai païen, — un paysan, est chargé de conduire la patrouille. J’étais comme à l’ordinaire avec la mia cara, lorsque des crosses de fusil retentissent tout à coup sur le pavé. Le mari, qui était à la maison, saute à bas de son lit, ouvre la fenêtre et crie : — Que se passe-t-il donc?

— C’est la patrouille qui attend le lieutenant Birkewitz, répond à haute voix mon caporal.

Je vous laisse à juger de « l’effet moral » et de quelle façon je descendis les escaliers. Le mari m’éclaira jusque dans la rue. La cuisinière, la femme de chambre, la nourrice et le domestique faisaient tous la haie, leur bougie à la main. Une vraie promenade aux flambeaux !

Naturellement l’aventure s’ébruita.

A telle enseigne que son excellence le comte Giulay ne put s’empêcher de sourire, un jour que je me trouvais dans un dîner à la même table que lui.

Et, par-dessus le marché, l’Italien, le croiriez-vous, écrivait à mon colonel une lettre en allemand, anonyme, bien entendu, une lettre faite pour m’exaspérer :

« Signor conte, ce n’était pas par amore que la signora souffrait