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surtout lorsqu’il s’agit d’interpréter un poète que ces deux qualités sont nécessaires; on peut même affirmer qu’alors la seconde devient la principale. Le traducteur est tenu de s’assimiler complètement son auteur, et, pour parler le langage des coulisses, d’entrer dans sa peau de façon à comprendre tout ce que le poète a dit, et à deviner tout ce qu’il a sous-entendu! Il faut qu’il y ait, entre le poète et son interprète, une intimité profonde, une sorte de mariage de sentimens et de pensées. C’est là, et non pas dans des différences de rhythme et de sonorité, qu’est la difficulté capitale. Quand une traduction en vers est imparfaite, ce n’est pas l’instrument qui est insuffisant, c’est l’exécutant qui est inférieur.

Aujourd’hui, malheureusement, cette préoccupation toute secondaire du décalque exact et de l’imitation matérielle des procédés d’une prosodie étrangère paraît dominer certains esprits et tenter l’ambition de quelques traducteurs. L’auteur d’un recueil de traductions en vers, publié récemment [1], M. Amiel, qui a fait d’honorables efforts pour mettre sous les yeux du public français un choix des chefs-d’œuvre lyriques étrangers, me semble surtout s’être engagé dans ce faux chemin, et s’être plus complètement laissé duper par cette chimère de la reproduction littérale des originaux. Il s’en explique dans une lettre-préface adressée à M. Edmond Scherer, et dont voici quelques passages: — « Ce petit livre ne veut être autre chose que le spécimen d’une méthode de traduction un peu plus rigoureuse et plus fidèle que celles dont se contentent d’habitude le lecteur et le poète français. Pour toutes sortes de causes, notre langue et notre versification se trouvent être des plus revêches à cet office délicat de la traduction; en d’autres termes, les traductions françaises sont celles qui respectent le moins la nature propre et le caractère individuel des œuvres traduites; mais d’époque en époque, le goût-français se montrant plus ouvert aux génies étrangers, l’interprétation peut, ce semble, devenir plus serrée et l’approximation moins inexacte... La traduction parfaite serait celle qui rendrait non pas seulement le sens et les idées de l’original, mais sa couleur, son mouvement, sa musique, son émotion, son style distinctif, et cela dans le même rhythme, avec des vers de même forme et un même nombre de vers. » — Telle est l’ambition de l’auteur des Etrangères, et pour qu’elle soit mieux indiquée, il a pris soin d’ajouter au titre de son volume ce sous-titre : Reproduction exacte des rhythmes originaux.

Il ne faut jamais dire aux gens :
Écoutez un bon mot, oyez une merveille.
Savez-vous si les écoutans
En feront une estime à la vôtre pareille?

C’est un sage conseil que celui de La Fontaine. Le lecteur se montre d’autant plus exigeant qu’on l’a alléché par de plus merveilleuses promesses.

  1. Les Étrangères, par H. Ferd. Amiel; Sandoz et Fischbacher, Paris 1876.