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égales l’ironie française et le lyrisme germanique, cet homme de génie doublé d’un enfant terrible, est attirant comme les ondines et les nixes dont ses poèmes sont peuplés. Ses lieder courts, passionnés, colorés, d’une forme si précise, d’une composition si claire et si simple, semblent faciles à traduire, et c’est là justement qu’est l’écueil. Henri Heine est pour les traducteurs ce qu’était pour les bateliers du Rhin la Loreley qu’il a chantée :


« Elle peigne ses cheveux blonds avec un peigne d’or, — et chante en même temps — une chanson d’une merveilleuse et puissante mélodie.

« Le batelier, dans sa petite barque, — est pris d’un sauvage désir; — il ne voit plus les pointes du rocher, — il regarde seulement la fée tout là-haut. »


De même, le plus souvent, le traducteur avec sa traduction va donner de la tête contre le récif, et disparaît.

Dans le petit recueil que j’ai déjà mentionné, M. Francis Pittié a, lui aussi, prêté l’oreille aux chants de la sirène. Il a mêlé à d’aimables poésies de son cru des traductions de quelques-uns des poèmes de l’Intermezzo. Je crains bien qu’il n’ait pas toujours évité l’écueil. Ses traductions, ou plutôt ses imitations, manquent de ce relief qui est une des grandes qualités de Heine; elles ne donnent pas, malgré leur mérite, une idée de la passion rêveuse ni de la magie des couleurs du poète. Cette strophe, par exemple :

Là, sous un ciel formé d’un azur sans mélange.
Le lotus symbolique et le lis virginal
Aux effluves du soir mêlent leur philtre étrange,


est un écho déjà bien lointain des vers de Heine, Je trouve dans une mince plaquette publiée par deux poètes de la jeune école parnassienne, MM. Albert Mérat et Léon Valade [1], une version plus satisfaisante de cette même pièce.

Je te transporterai sur l’aile de mes vers.
Je te transporterai parmi les arbres verts,
Dans un lieu que je sais, sur les rives du Gange.

Là, se trouve un jardin merveilleux de douceur,
Où fleurissent, pensifs sous la lune qui change,
Les lotus attendant leur délicate sœur.

L’hyacinthe rieuse aux lèvres embaumées
Caquette, et vers Vénus clignote du regard ;
La rose dit au lis des choses parfumées...

Ces exemples viennent encore à l’appui des principes exposés précédemment : pour donner en vers l’impression d’une poésie étrangère, il

  1. L’Intermezzoj traduit de Henri Heine; Paris, Lemerre.