Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 24.djvu/140

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détestable. — Il dit : — J’ai des cartes ordinaires. — Je répondis : — Elles sont peut-être préparées, et vous en reconnaîtrez les marques ; en avez-vous qui n’aient pas encore servi ? — Il répondit que non. — Donc, pensons à un autre jeu. — J’ai un tric-trac (le tavole), sais-tu ? — Je n’y entends rien. — J’ai des échecs, sais-tu ? — Ce jeu me ferait renier le Christ. — Alors la moutarde lui monta au nez : — A quel diable de jeu veux-tu donc jouer, toi ? Propose. » (Ici Barra propose différens jeux que nous n’indiquons pas parce qu’ils nécessiteraient des commentaires très longs et très inconvenans. Le tavernier se fâche, et le voyageur goguenard, après la boule, le mail, la toupie, offre enfin une partie de course.) « Or sus, dis-je, jouons à courir. — En voilà d’une bonne, dit-il ! — et j’ajoutai : — (Je jure) par le sang de l’Immaculée que tu y joueras. — Veux-tu bien faire ? dit-il. Paie-moi, et si tu ne veux pas aller avec Dieu, va avec le prieur des diables. — Je dis : — (Je jure)… que tu joueras. — Et que je n’y jouerai pas, disait-il. — Et que tu joueras, dis-je. — Et que jamais, jamais je n’y jouerai ! — Et que tu y joueras à l’instant même ? — Et que je ne veux pas ! — Et que tu voudras ? — A la fin, je me mis à le payer avec mes talons habiles à courir. Et voilà que ce porc, qui tout à l’heure disait qu’il ne voulait pas jouer et jurait qu’il ne jouerait pas, se mit à jouer, et jouèrent aussi deux de ses marmitons, de sorte que, me courant après un bon moment, ils m’atteignirent enfin, (mais seulement) par leurs cris. Sur quoi je vous jure, par la plaie terrible de saint Roch, que ni moi ne les ai plus entendus, ni eux ne m’ont plus vu. »

Nous avons cité ce passage non-seulement parce que les Italiens le vantent pour la vivacité du dialogue, mais encore parce que c’est un des plus anciens contes de Pomigliano. C’est là peut-être que Giordano Bruno l’a trouvé ; il eût pu aussi le trouver ailleurs.

Parmi les habitans les plus distingués du village, on compte aujourd’hui M. Vittorio Imbriani, qui appartient à l’une des meilleures familles du pays. Son père, Paolo-Emilio Imbriani, avait épousé la sœur du baron Carlo Poerio : aussi fut-il exilé de Naples après les troubles de 1848 ; il alla s’établir à Turin, où il fit estimer sa ville natale. Il y put rentrer après la révolution de 1860 et devint sénateur du royaume d’Italie, professeur de droit constitutionnel, recteur de l’université ; enfin, en 1870, syndic de Naples. C’est lui qui, en dépit de toutes les oppositions, changea le nom de l’ancienne rue de Tolède, qui est aujourd’hui la Via Roma. Le sénateur avait un goût particulier pour le style lapidaire : à Genève, où il passa quelques jours il y a peu d’années, ce qu’il admira le plus, ce ne fut ni le lac, ni le Rhône, ni la cime du Mont-Blanc, ce fut l’inscription qui décore la façade de l’université ; il la