Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 28.djvu/129

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reconnaissance militaire fut faite selon toutes les formes usitées ; puis la grande porte fut ouverte, et les soldats de la France prirent possession de la Banque. Il y eut une minute de vive émotion, tout le personnel était là ; le même mot s’échappait de toutes les lèvres : Enfin ! Un seul homme peut-être ne partageait pas l’allégresse générale, c’était le commandant Bernard ; il se disait sans doute que le 12e bataillon, ayant suffi à garder la Banque pendant les jours de danger, était bon pour la garder encore lorsque le péril était passé, et que l’on aurait dû faire l’honneur de n’adjoindre aucune troupe régulière à des employés qui s’étaient volontairement transformés en soldats et qui seuls, dans tout Paris, avaient imperturbablement maintenu le privilège de défendre l’établissement auquel ils appartenaient. Le commandant Bernard avait raison ; la Banque, ayant par elle-même, par elle seule, fait face à toutes les éventualités dont elle avait été menacée, n’aurait pas dû recevoir de garnison militaire. On le comprit plus tard, mais d’une façon assez incomplète. Lorsque l’ordre fut donné de désarmer tout Paris, le général Bouay autorisa exceptionnellement le bataillon de la Banque à conserver ses armes.

Dès que les soldats eurent pénétré dans la cour, on hissa au-dessus de la grande porte le drapeau tricolore, qui fut acclamé. A huit heures, le général L’Hériller venait établir son quartier général à la Banque et était installé dans les appartemens du gouverneur. M. de Plœuc put immédiatement faire partir des dépêches adressées à M. Thiers, au ministre des finances, à M. Rouland : « Sans pouvoir vous dire en ce moment ce qu’a été le personnel si dévoué de la Banque pendant ces deux mois si douloureux, j’ai l’honneur de vous faire connaître que ce matin à sept heures et demie la Banque de France a été délivrée par la brigade du général L’Hériller. » Les soldats étaient répandus dans les cours, M. de Plœuc se promenait parmi eux, lorsque l’on prononça le nom de Beslay ; il vit un officier se retourner et l’entendit brusquement dire d’une voix menaçante : — Beslay, le membre de la commune ? Où donc est-il ? — Il se hâta de répondre : — Un de nos employés porte ce nom ; quant à Charles Beslay, il y a longtemps qu’il a décampé. M. de Plœuc courut à l’appartement où se trouvait Beslay, et l’y enferma à clé, après lui avoir dit : — Ne vous montrez pas aux fenêtres ; comptez sur moi ; vous nous avez aidés à sauver la Banque, à mon tour je vous réponds de vous sauver. — Beslay était fort triste et surtout fort surpris ; il comprenait que la commune s’effondrait au milieu d’une série de crimes inexplicables, et disait avec son incorrigible naïveté : — Qui jamais aurait pu prévoir cela ? — Tout le monde, père Beslay, tout le monde ; quand on débute par l’assassinat, on finit logiquement par le massacre et l’incendie.