Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 28.djvu/184

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L’organisation politique et sociale restait la même ; la société était toujours fondée sur la hiérarchie des castes et le privilège ; le roi était toujours le roi du sacre et de la délégation divine. Ses actes portaient toujours la vieille formule : de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale. Il disposait toujours en maître irresponsable de la fortune publique ; ses ministres étaient restés omnipotens comme lui. La lutte, sous le précédent règne, s’était engagée sur la question du pouvoir absolu, elle se posa dans les mêmes termes.

La guerre d’Amérique avait laissé après elle un déficit considérable. L’assemblée des notables tenue à Versailles le 22 février 1787 s’était séparée sans rien résoudre, et les aveux du contrôleur général de Calonne sur la situation du trésor avaient déchiré le bandeau qui couvrait tous les yeux. Le mot de banqueroute circulait vaguement ; il fallait à tout prix trouver des fonds. Deux édits sur le timbre et la subvention territoriale furent enregistrés en lit de justice, le 6 août, et, comme si le gouvernement eût pris à tâche d’irriter l’opinion, le chancelier signifia au parlement « que le roi était le seul administrateur de son royaume ; qu’il devait transmettre à ses descendans son autorité telle qu’il l’avait reçue de ses augustes ancêtres et qu’il ne souffrirait pas qu’il y fût porté la moindre atteinte. » Le lendemain le parlement rendit un arrêt déclarant que tout ce qui s’était fait dans le lit de justice était nul et non avenu ; le 15, il recevait un ordre d’exil. Son absence de Paris excitait toujours un grand mécontentement, non-seulement au point de vue politique, mais aussi au point de vue du commerce de détail, car les marchands perdaient la clientèle des plaideurs, clientèle importante, puisque le ressort s’étendait sur 10 millions d’habitans. Louis XVI, qui craignait sa bonne ville, leva la consigne. Messieurs de la cour, comme on disait alors, furent rappelés, et le 19 novembre le chancelier leur présenta deux édits portant création d’emprunts graduels et successifs pendant cinq ans. Le roi se rendit dans la salle des séances, et prononça, comme dans le lit de justice du 6 août, un discours qui ne pouvait qu’irriter des esprits déjà surexcités : « Je ne souffrirai jamais, dit-il, qu’on me demande avec indiscrétion ce qu’on doit attendre de ma sagesse et de mon amour pour mon peuple. » Le chancelier, pour rendre la leçon plus blessante encore, ajouta : « Au roi seul appartient la puissance souveraine. Le pouvoir législatif réside dans sa personne, sans dépendance et sans partage. Il n’est comptable qu’à Dieu seul du pouvoir suprême. » C’était un nouveau défi jeté à l’opinion. L’édit fut discuté pendant sept heures. Le premier président recueillit les voix, et il se disposait à les compter, lorsque le garde des sceaux,