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Cependant, tandis que de ce côté-ci du tableau se passe une scène de consternation muette qui serre le cœur, de l’autre côté se passe une scène d’un caractère tout aussi attendrissant, mais plus doux. L’archiduc Charles n’a rendu le corps de Marceau qu’à la condition, glorieuse pour nous, qu’il lui serait permis d’assister aux funérailles du général en chef de l’armée française. Donc, avant la cérémonie, Charles défile avec son état-major devant celui qui tant de fois l’a tenu en échec, tant de fois lui a infligé la défaite. L’attitude de l’archiduc, découvert, légèrement incliné vers le lit où repose son vainqueur de la veille, est à la fois des plus respectueuses et des plus nobles. On pressent à son air recueilli, à la gravité imposante de toute sa personne, en quel estime il tenait l’ennemi dont une balle tyrolienne vient de le délivrer. Le peintre, doué d’un flair qui ne laisse rien échapper, n’a pas manqué de tirer le plus heureux parti de la casaque blanche, brodée d’or, du prince autrichien ainsi que des divers costumes, où le blanc domine, des officiers qui l’accompagnent. Que de têtes dans cette cohue épaisse étudiées, creusées, modelées avec le soin le plus attentif et qui s’enlèvent, çà et là, vivantes comme des portraits !

Enfin, cette fois, Jean-Paul Laurens avait créé de toutes pièces une œuvre pleine, achevée, complète. Peut-être, — et la critique n’oublia pas de le lui reprocher, — peut-être, abordant un sujet si vaste, l’avait-il resserré en des limites trop étroites, peut-être ses personnages paraissaient-ils entassés, peut-être aurait-il pu varier, en la relevant de quelques accens vifs, la tonalité générale un peu sourde. Mais, si l’artiste écouta, le public ne voulut rien entendre devant une toile qui lui arrachait des larmes et qui, dans nos malheurs actuels, par l’hommage rendu à un des héros de notre histoire, lui faisait plus chère la patrie.

Le jury, entraîné à son tour, décerna à Jean-Paul Laurens la plus haute récompense dont il dispose, la grande médaille d’honneur.


XX.

Me voici parvenu au bout de ma tâche. J’ai conté l’enfance enthousiaste de Jean-Paul Laurens, les premiers battemens en quelque sorte de sa vocation ; j’ai conté sa jeunesse laborieuse, livrée à toutes les souffrances du corps, à tous les tourmens de l’esprit ; j’ai conté son œuvre page à page, avec amour, sans redouter la monotonie qui devait inévitablement résulter d’une si longue suite de descriptions. Si, comme l’a écrit un grand écrivain, « après avoir admiré son ami, il n’est rien de plus doux que de le dire, » j’ai goûté cette douceur dans sa plénitude.