Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 32.djvu/36

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sur la chrétienté orthodoxe, il eût été déplorable à l’intérieur, dans la Russie du XVIe siècle, jalouse de sa nationalité et profondément hostile à tout élément étranger. L’ambitieux ministre avait besoin, pour ses vues ultérieures, de maintenir à la tête du clergé le vieux Job, sa créature ; c’était au métropolite de Moscou qu’il avait toujours destiné le patriarcat, et ses feintes ouvertures au sujet de Vladimir n’étaient qu’un stratagème ; il savait bien que son interlocuteur refuserait une situation ainsi amoindrie et un éloignement de la cour qui, dans les idées du temps, équivalait à un exil. — A la suite de cette conversation, le tsar réunit les boïars et leur tint ce discours : « Le Seigneur a daigné amener chez nous le patriarche de Tsargrad, et nous avons pensé qu’à cette occasion il serait bon d’élever à la dignité de patriarche celui que notre Seigneur Dieu désignera : si Jérémie de Tsargrad consent à rester dans notre empire, il sera notre patriarche sur le siège primatial de Vladimir et Moscou aura son métropolite comme devant ; si Jérémie se refuse à demeurer à Vladimir, on établira à Moscou un patriarche pris dans l’église nationale. »

Godounof revint conférer avec le prisonnier du logis de Riazan et reparla de la combinaison de Vladimir. « Qu’est-ce qu’un patriarche qui vit loin du tsar ? » répondit l’obstiné vieillard, persuadé peut-être qu’on céderait au dernier moment plutôt que de renoncer à sa glorieuse personne. Féodor assembla de nouveau les boïars et leur dit : « Jérémie, patriarche œcuménique, refuse d’exercer cette dignité à Vladimir ; mais si nous la lui accordons dans notre grand-duché de Moscou, où siège maintenant notre père et notre intercesseur le métropolite Job, il consent à l’accepter. Ce ne serait pas là une chose équitable. Notre vénérable père et intercesseur le métropolite Job, cet homme de sainte vie, qui occupe ici le trône de ses prédécesseurs les grands thaumaturges, ne peut être exilé loin de la très sainte mère de Dieu et des reliques miraculeuses. » De nouveaux assauts furent livrés au prélat grec tour à tour par Boris et par Stchelkalof, le diak des ambassades. Ces deux maîtres diplomates circonvinrent le pauvre vieillard de telle sorte qu’il-finit par promettre d’obéir en tout aux désirs du tsar et demanda pour seule grâce qu’on lui permît de retourner au plus vite dans son pays. L’effroi commençait à le gagner parmi les sombres compagnons du Terrible ; cet esprit timide, voué par un jeu du sort aux luttes de toute espèce, regrettait le terrain de Stamboul, non moins glissant, mais mieux connu, et préférait, à tout prendre, des misères déjà accoutumées. — Après les déclarations de Féodor, il ne pouvait subsister aucun doute sur le résultat de l’élection. Néanmoins, pour se conformer aux coutumes de l’église, les