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I

Le but de l’ouvrage du prince Vasitchikof est l’étude des rapports économiques et sociaux qui découlent de la propriété foncière, rapports qu’il désigne sous le nom de question agraire. Cette question, dit le prince, peut être examinée sous deux aspects différens : 1° au point de vue de l’état de la terre et de la culture, 2° au point de vue de la situation du peuple habitant le sol et le cultivant de ses mains. Or ces deux côtés de la question, on les sépare trop souvent en Europe. La science de l’Occident a donné beaucoup plus d’attention à la terre, à l’agriculture, aux droits de la propriété qu’à l’homme et à la force ouvrière qui met la terre en valeur. La propriété et l’agriculture ont été étudiées moins en vue des avantages et des besoins de la population des campagnes, de sa subsistance et de son entretien, qu’en vue de l’économie rurale et de l’agriculture envisagées objectivement, dans la supposition qu’avec l’amélioration des procédés d’exploitation et avec l’accroissement de la production s’amélioreraient proportionnellement l’état du peuple et le bien-être de toutes les classes. C’est d’après ce principe que toute l’Europe occidentale a été conduite à affermir les droits de la propriété, et à la débarrasser de toutes les entraves du moyen âge, tandis que les intérêts des habitans des campagnes n’étaient pris en considération qu’autant qu’ils ne faisaient pas obstacle à l’amélioration matérielle du sol et au développement de la richesse générale. De là cette double conséquence : les terres se sont amendées, la culture s’est perfectionnée, la production a décuplé, la place des cabanes enfumées et des maigres pâturages a été prise par de confortables maisons de fermiers et des champs fertiles ; la richesse nationale, en un mot, a crû dans des proportions inespérées et ne cesse de croître encore ; mais, pour arriver à ce haut degré de culture, il a fallu sacrifier une partie du peuple, sacrifier les habitans originaires de ces riches campagnes. Le paysan a été dépouillé de sa terre à la plus grande gloire de la production.

On voit quel est le point de départ de cette théorie, d’après laquelle il y aurait opposition entre l’intérêt de l’agriculteur et l’intérêt de l’agriculture, entre la richesse du sol et le bien-être de l’homme. L’auteur cite à l’appui de sa thèse, plus ou moins renouvelée des socialistes de l’Occident, Rome dans l’antiquité et l’Angleterre de nos jours. D’après ses calculs, plus de la moitié de la population rurale de l’Europe, a ainsi été graduellement spoliée de ses terres et chassée de ses demeures vers l’enceinte des villes,