Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/117

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pour le libéralisme : une force dans les luttes du barreau, un espoir en politique. Peu d’années avaient suffi pour agrandir sa position et le préparer aux candidatures éclatantes de la vie publique. Il avait eu le temps de voir les hommes et les partis, de se former aux devoirs du parlement par l’habitude de manier les affaires ; il avait tous les dons de la parole, la popularité du talent et du succès, des relations nombreuses dans tous les camps. Le jour où il avait quarante ans, et c’était au commencement de 1830, en plein règne du ministère Polignac, il entrait à la chambre des députés, porté par une sorte de faveur universelle. Cette élection du Puy, presque privilégiée, puisqu’elle s’accomplissait trois semaines tout au plus après que Berryer avait atteint l’âge légal, cette entrée sur une scène nouvelle qui répondait à une légitime ambition, avait cependant pour lui je ne sais quoi de secrètement émouvant que personne ne pouvait soupçonner alors. Au moment de sa nomination, on lui avait offert le portefeuille de la justice ; il avait refusé, prétextant modestement de son inexpérience politique. Il avait au fond, une raison plus sérieuse pour se tenir en garde : il avait eu une longue et intime conversation avec M. de Polignac et il s’était trouvé en face d’un véritable visionnaire. Il avait entendu ce premier ministre, fait pour perdre les royautés, lui expliquer sa mission avec une désastreuse candeur d’halluciné et lui avouer qu’il puisait sa force dans les communications mystérieuses qui lui venaient chaque jour de Dieu. Berryer s’était retiré de l’entretien saisi d’épouvante, voyant, selon son expression, « la ruine de la monarchie et l’ère des révolutions indéfiniment rouverte. » — « Je balbutiai quelques excuses, a-t-il dit depuis, et je me retirai précipitamment. Une cause à plaider m’appelait en province ; mes devoirs envers la chambre allaient m’y faire renoncer. Je changeai aussitôt de résolution, j’envoyai chercher des chevaux de poste, et je quittai Paris l’âme pleine d’angoisses et de pressentimens sinistres [1].. » Il ne voulait pas croire encore à des préméditations de coups d’état, il en défendait surtout le roi Charles X, dont il connaissait la vieille et aimable loyauté ; mais il en savait assez pour n’avoir aucune illusion sur le ministère d’un illuminé qui, en se croyant appelé à combattre la révolution, s’exposait à lui donner des prétextes, à la précipiter peut-être.

C’est sous ces auspices, c’est l’esprit plein de ces impressions que Berryer arrivait, au parlement de 1830, libre de tout lien officiel, prêt à porter au combat une ardente sincérité de conviction

  1. Voir, dans le livre publié par M. de Falloux sous le titre de l’Évêque d’Orléans, le récit intéressant d’une conversation qui eut lieu vers 1856 au château d’Augerville entre M. Thiers, Berryer, Montalembert, M. Dupanloup et M. de Falloux lui-même, auteur du récit.