Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/128

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fait, lui disait-il, deux actes honorables, monsieur. Et si vous revenez, au pouvoir, quelque dissidence profonde qui doive naturellement subsister toujours entre nous, s’il vous est permis de faire pour la France quelque chose d’utile, de grand, je vous remercierai… »

Lorsque trois années après, en 1840, M. Thiers revenait au ministère au nom de l’opposition, Berryer le saluait de ces vibrantes paroles : « Oh ! les événemens qui ont été si différens pour vous et pour moi n’altèrent pas dans mon cœur, pas plus que dans mon esprit, l’appréciation de ce que valent les hommes. Intellectuellement et moralement, je vous rends hommage. J’ai bien vu, Français que je suis, que vous étiez Français. J’ai reconnu, à la palpitation de mes veines, qu’il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres. Quand vous combattiez pour l’honneur, pour la dignité, pour l’ascendant de mon pays, je n’ai pu être d’un autre avis que le vôtre, et je l’ai proclamé ! .. » Et M. Thiers, digne de se mesurer avec ce qu’il appelait lui-même « une magnifique parole, » n’acceptait naturellement que dans la mesure de ses devoirs de ministre du roi de 1830 le programme qui lui était offert à l’abri de cet hommage personnel.


III

La situation supérieure et indépendante que Berryer avait prise lui donnait une force singulière. Elle le dégageait des solidarités embarrassantes en lui laissant la liberté de porter la guerre partout où il voyait un avantage à conquérir, de donner à son opposition toutes les formes, et ce qu’il ne pouvait pas dire dans le parlement il le disait parfois à la barre d’un tribunal, dans quelque procès retentissant. L’avocat continuait l’orateur de la chambre, profitant de ses prérogatives d’indépendance professionnelle pour servir sa propre cause en prêtant sa parole à des causes en apparence contraires. « Royaliste, comme il le disait dans une circonstance à Marseille, mais résolu à n’être l’homme-lige de personne, » isolé au milieu des partis, il puisait dans cet isolement même une autorité inattendue. Il pouvait tour à tour, sans être suspect, protéger de sa parole l’inviolabilité du droit pour les républicains comme pour tout le monde, même un jour défendre devant la cour des paies un prince, Louis-Napoléon, qui venait de renouveler à Boulogne la triste échauffourée de Strasbourg.

Assurément fruit était extraordinaire dans ce procès dénouant la médiocre tentative de 1840, et ce qui avait gagné Berryer à cette défense, à part l’appel fait à son talent par le principal accusé,