Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/155

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eu la main forcée par les ardeurs de ses fils, et s’est soumis aussitôt qu’il l’a pu. Comment donc expliquer cette longue paix de trente années gardée par les Cafres à qui les motifs légitimes de révolte n’ont pas manqué pendant cette période ? Il se pourrait bien qu’il y eût dans cette suspension prolongée plus de motifs de craindre que de motifs de se rassurer, et nous nous étonnons qu’aucun observateur n’ait été frappé de ce qu’il y a de menaçant dans une semblable trêve succédant tout à coup aux anciens accès de frénésie guerrière. La nature humaine est partout la même, et pourquoi l’histoire des rébellions cafres ne reproduirait-elle pas sous une forme grossière celle de beaucoup d’autres résistances plus glorieuses ? Pourquoi ce qu’il nous faut bien appeler, faute d’un autre mot, l’esprit de nationalité des indigènes, ne serait-il pas entré, à partir de 1852, dans cette phase de recueillement silencieux qui a été si souvent fatale aux envahisseurs en tout temps et en tout pays ? Il y a d’abord la période de la rébellion sans prudence et sans cohésion, se ruant sur un ennemi dont elle n’a pas mesuré la force véritable, éclatant spontanément et à l’étourdie au gré d’un hasard qui provoque l’irritation ; puis, lorsque les témérités ont été longtemps punies, les âmes, d’aveugles et présomptueuses qu’elles étaient, deviennent tout à coup clairvoyantes et prudentes, et comprennent que le secours ne leur viendra pas de ces passions qui les ont trahies. Elles se replient sur elles-mêmes, et se prennent à méditer silencieusement sur des moyens de délivrance plus certains que les efforts partiels dont elles ont reconnu l’inutilité. Alors le concert leur devient facile parce que leur haine dominante se fortifie du sacrifice de toutes les haines plus particulières auxquelles elles n’avaient pas voulu renoncer jusque-là, et que, dociles à toutes les influences qui peuvent encourager et caresser leur espoir de vengeance, elles acceptent avec joie toute discipline qui leur promet le succès. C’est le moment propice pour les prophètes, s’il s’en présente quelqu’un, pour les chefs puissans, s’il en est de tels. La paix dans ces circonstances n’est donc autre chose que la guerre en préparation, la guerre patiente, prudente, épiant l’occasion favorable, et le vainqueur qui s’endort sur cette fausse sécurité risque parfois d’être réveillé de façon cruelle. Nous craignons fort que ce ne soit là le secret de la tranquillité des Cafres et des autres indigènes de l’Afrique australe. Les colons ont le sentiment de ce danger occulte, à preuve les alarmes qui s’emparent de temps à autre de telle ou telle région sans motif apparent. L’année même qui précéda la révolte de Kreli, la rumeur d’un prochain soulèvement des Cafres se répandit dans la Cafrerie anglaise, et les colons, saisis de terreur panique, s’enfuyaient à l’envi, vendant leurs bestiaux à perte, à la