Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/156

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


grande joie des indigènes qui profitaient de cette occasion pour faire de bons marchés.

Les esprits optimistes aiment à rapporter cette tranquillité à l’influence de la civilisation et aux bienfaits qu’elle a déjà répandus parmi les indigènes, mais il n’est rien moins que sûr que ces bienfaits soient acceptés avec reconnaissance. Il y a quelque trente ans, Saint-Marc Girardin amusa beaucoup un certain jour son auditoire de la Sorbonne en lui présentant un bourgeois de Paris de retour d’Orient qui s’écriait avec enthousiasme : « Le progrès marche à grands pas les Turcs mangent avec des fourchettes. » Les optimistes nous semblent tomber un peu dans la même naïveté lorsque, pour nous prouver que les Cafres ont été entamés par la civilisation, ils nous les montrent pourvus de ce vêtement cher à la décence britannique qui s’appelle pantalons. Nous savons tous qu’un Turc pour manger avec une fourchette n’en reste pas moins Turc avec obstination, et nous craignons fort qu’un Cafre puisse porter des pantalons et rester Cafre comme devant. Lorsque M. Trollope visita la Cafrerie anglaise, il eut une amusante entrevue avec plusieurs princes de la famille de Sandilli, chef des Gaikas. L’un d’eux, nommé Siwani, se plaignit hautement du manque de bonne foi des autorités anglaises à son égard ; il avait envoyé ses hommes travailler au chemin de fer, et jamais il n’avait reçu la gratification par tête que les Européens lui avaient promise. « Tout naturellement, dit M. Trollope, j’insistai sur les avantages que les Européens avaient apportés aux Cafres, les pantalons par exemple, et je fis la remarque que tous les princes autour de moi étaient extrêmement bien habillés. Oui, par force, répondit-il. On nous a dit que nous devions venir vous voir, et c’est pourquoi nous avons mis nos pantalons. Ils sont fort incommodes, et nous souhaiterions volontiers que vous, et les pantalons, et les magistrats, et surtout les prisons, vous fussiez ensemble hors du pays. » Si ce sont là les sentimens des indigènes dans la Cafrerie anglaise, depuis longtemps annexée et depuis longtemps soumise, on peut juger quels sont ceux des indigènes indépendans ou encore tout cuisans d’une soumission récente.

Pour se défendre contre les dangers toujours menaçans qui peuvent surgir de cette hostilité latente, la civilisation anglaise a bien des ressources. Elle a les moyens pacifiques de moralisation, les écoles cafres, les missions religieuses ; si ces moyens-là n’entament pas sérieusement la barbarie, cela l’égratigne au moins à la surface et en détache toujours çà et là quelques atomes. Elle a le dissolvant de l’imitation, la contagion de l’exemple ; ce n’est pas infructueusement que les indigènes subissent le voisinage d’une société policée. Il e3t vrai que les sentimens qu’inspire ce spectacle sont aussi souvent de haine et d’envie que d’émulation. Lady Barker, qui a