Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/193

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idéale. En effet, si cette œuvre provoque en nous un élan de sympathie ou l’apaisement de l’esprit, si en la contemplant nous sentons tomber à nos pieds les entraves de notre condition présente pour nous élancer dans le monde supérieur où elle réside et que le peintre nous dévoile, c’est qu’elle est une manifestation du grand art. Sachons donc reconnaître les artistes qui nous ouvrent ces horizons et saluons en eux les représentans de l’obstination humaine à s’élever toujours.

Au premier rang de ceux-là, il faut placer M. Henner, l’auteur de l’Églogue. Un peu de ciel pâle, un peu d’eau qui reflète le ciel ; une herbe touffue, des arbres et une colline d’un vert sombre ; au premier plan et près des extrémités de la toile, deux jeunes filles nues d’une blancheur d’ivoire : voilà tout l’appareil d’un tableau que nous considérons comme une œuvre de maître. La jeune fille qui est à gauche, vue de profil, est assise à terre et joue de la flûte. Ses cheveux roux n’ont jamais été noués sur sa tête, ils traînent simplement sur l’herbe. Les sons qu’elle tire de son instrument ne vont pas bien loin ; l’instrument est frêle, et pas un rocher pour lui faire écho. Mais cette musique ingénue s’adresse à l’autre jeune fille. Celle-ci l’écoute debout, appuyée sur un piédestal en ruine qui, mêlé à la nature triomphante, par le d’un art humain. Cette contrée n’est pas la Grèce : c’est plutôt la Thrace mystérieuse, presque sauvage. On reconnaît dans les deux sœurs les nymphes de l’obscure vallée. « O nymphes des fontaines, nymphes à la blancheur éclatante, qui respirez de douces haleines, amies des bergers et des chevriers, ô vous qui habitez au fond de toutes choses, hamadryades dont la demeure est dans les chênes, soyez-nous favorables ! » Ainsi chante l’hymne orphique. Et, des nymphes, l’une est sortie de la source, l’autre est descendue de l’arbre avant le soleil levé. Blanches comme l’aube, elles s’entretiennent dans l’ombre humide d’un éternel matin. Elles sont la lumière et l’âme du lieu, lieu sans nom où le bon génie de M. Henner l’a conduit et où il a trouvé ces nymphes qui, chantant pour elles, ont chanté pour lui.

Voyez avec quel sentiment profond, religieux, le peintre a fait parler la nature. Le corps immaculé des nymphes tranche comme un brouillard d’argent sur la verdure noire. Rien ne donne l’idée de la solitude comme le sacrifice de tout ce qui pourrait rattacher les figures à ce qui les environne. Elles sont seules, mais cependant elles ne s’isolent pas.

Rarement, chez les modernes, dans une œuvre d’art le sujet et l’exécution sont identifiés. Ici la fusion des élémens est parfaite, L’art puissant du peintre enveloppe l’idée, les figures, le paysage dans une sorte d’unité substantielle qui est celle de la nature, et il en fait comprendre le sens caché. Parfaitement