Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/204

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l’intelligence paresseuse, la main servile, le faire sec, de supprimer chez beaucoup la faculté de sentir la nature. Sous ces deux rapports, elle a introduit dans l’art moderne un élément inconnu, une modalité nouvelle qu’on peut appeler le photographisme ; nous assisterons pas, chacun démêlera au premier coup d’œil la présence de l’élément ou de l’influence photographiques dans un tableau de genre, dans un paysage, dans un portait. Chose curieuse, les limites imposées à l’action de la photographie, ont fait concevoir à l’école moderne une seconde nouveauté qui dérive de la première, mais qui en est justement l’opposé. La plaque sensible donne une image instantanée, mais qu’y trouve-t-on en dehors de la forme, quand celle-ci n’est pas altérée ? Une sorte de spectre sombre des choses, la trace exacte, mais obscure de la réalité. Les artistes ont voulu fixer aussi les effets rapides et brillans de la couleur et de la lumière qu’offre la nature dans leur instantanéité. Mais tandis qu’ici tout se passe dans un instrument, d’une manière simplement mécanique, là c’est l’observation et le jugement qui opèrent pour produire un travail entièrement dû à l’activité réfléchie de l’esprit humain.

Les effets qu’il s’agit de fixer sont fortuits et généralement délicats. Ils résultent des modifications de l’air ambiant, de ses colorations fugitives. Un souffle de vent apporte et remporte, fait et défait ces unions légères de nuances, ces éphémères harmonies de coloris qui, flottant dans l’atmosphère, sont comme le produit d’une palette éolienne. Tel est, pris dans son acception vraie, le point de vue de l’école impressionniste. Quoiqu’on en ait médit, il est vrai cependant qu’il y a là une tendance digne d’attention. L’idée qui l’a inspirée est juste. On ne saurait contester l’intérêt que présente la nature quand on l’observe dans la mobilité de ses formes, de ses mouvemens, de ses tonalités. Cet exercice perfectionne le sens et enrichit le domaine de la peinture. Mais la facilité de fixer ses impressions ne peut s’obtenir sans l’intervention de la mémoire qui, pour remplir cet objet, a besoin d’une culture spéciale. Il serait injuste de méconnaître que cette doctrine dérive d’un enseignement qui fut vivement contrarié et dont le promoteur, M. Lecoq de Boisbaudran, a exposé la théorie dans des opuscules qui dévoilent un esprit ingénieusement novateur et vraiment philosophique. Mais jusqu’ici le défaut d’exercice méthodique de la mémoire et l’insuffisance de la main ont empêché ce mouvement d’aboutir comme il le méritait. Ce qui persiste néanmoins c’est l’éloignement pour la convention pittoresque, et pour le jour factice des ateliers. Beaucoup de peintres s’en préoccupent et parmi ceux qui peuvent s’installer à leur gré il en est peu qui ne se réservent