Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/280

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derrière l’Océan, les bornes de la terre : là descend le soleil chaque nuit… — Les temps de l’Antéchrist sont venus ; on raconte qu’on l’a vu déjà ; c’est un velmoje, vêtu de velours et de brocart d’or ; il parle avec les siens, et ce ne sont pas des paroles russes ; il passe devant les églises et se détourne… » — Il faut noter ces derniers traits. La cour de Saint-Pétersbourg, où les Allemands étaient en grande faveur depuis Pierre Ier, avait le tort d’envoyer dans ces provinces fanatiques de l’est des gouverneurs et des généraux allemands, dont quelques-uns parlaient à peine la langue nationale, commandaient durement, et laissaient percer l’orgueil d’une civilisation supérieure ; les vieux Slaves ne leur obéissaient qu’en frémissant ; pour ces croyans formalistes, les hérétiques étrangers étaient des païens au même titre que les mahométans ou les idolâtres Tourkniènes : — basourman, — mécréant, disait d’eux le raskolnik, en leur appliquant l’appellation populaire du musulman en Russie.

En 1771, le général Traubenberg avait été massacré par les kosaks soulevés. La cause de la révolte était une tentative nouvelle et aussi vaine que les précédentes pour appliquer l’ukase qui subordonnait l’armée de l’Iayk à la chancellerie militaire ; les kosaks se croyaient en outre menacés d’être incorporés dans les régimens de hussards réguliers et envoyés au Danube ; enfin ils avaient refusé de poursuivre les trente mille kibitkas de Kalmouks qui passaient la frontière au même moment pour aller se donner à l’empereur de la Chine. La brusque émigration de cette masse nomade, exemple contagieux, avait laissé comme un grand remous parmi les autres tribus tatares ; la révolte kosake avait été mal comprimée par Freimann, le successeur de Traubenberg ; l’incendie couvait sur toute la steppe libre et devait fatalement gagner, grâce aux causes que nous venons d’énumérer, les œuvres vives de l’empire. Plus d’un kosak dut se rappeler alors la prophétie que la complainte populaire prête au grand insurgé du Don, Stenka Razine, mourant sur l’échafaud de Moscou en 1671 : « Je reviendrai dans cent années et ramènerai une tempête pire que la première. » — En 1772, les cent années étaient révolues : tous les misérables regardaient vers l’Orient, attendant leur libérateur.


II

Il y avait à cette époque un vagabond obscur qui errait dans les stanitzas kosakes, louant son travail tantôt à un maître, tantôt à un autre, et s’employant à toute sorte de métiers. Après la répression de la révolte de 1771, il avait disparu pour un temps, de l’autre côté